L’œil de la lama (blog)

Des eaux et des rats

Des eaux et des rats

Du roman de Fred Deux, « La Gana », autobiographique, dont les pages m’accompagnent depuis que je les ai découvertes sur le tard, me reviennent aujourd’hui, comme une allégorie de ce que nous vivons, ces scènes stupéfiantes de l’envahissement du logement misérable où vivait la famille, dans une cave tout près de la Seine, par les eaux du fleuve en crue poussant devant elles des hordes de rats affolés, s’infiltrant parmi les habitantEs dans le même espoir de sauver leur peau de la noyade.

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L’invisible fêlure

L’invisible fêlure

– Pourquoi ? Puisque tu sais.

– C’est mon cerveau qui me dit que je sais pas.

Chez cette fillette que j’accompagne chaque jour à l’école pour la cinquième année, il y a, habilement dissimulée sous l’apparence de la plus complète « normalité », enfant identique jusque dans sa différence à n’importe quelle autre écolière du même âge, – comme un verre ressemble à un autre verre jusqu’à ce que vous vous saisissiez d’un couteau et le frappant légèrement pour en tirer le son cristallin attendu vous vous aperceviez qu’il rend un bruit mat sans y déceler pourtant la moindre fissure, trop fine pour être visible à l’œil nu – une fêlure qui l’empêche d’être pleinement qui elle est.

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Rendez-vous sang faute

Rendez-vous sang faute

Cette horreur glacée dans laquelle me plonge chaque allocution de qui tu sais, cette sidération d’épouvante face à ce bloc de paroles fausses qu’il me jette à la gueule, que je reçois pleine face et sans filtre, moi qui ai répondu présente à l’ignoble rendez-vous télévisé comme à une convocation obscène, traînant les pieds mais tout de même à l’heure dite devant l’écran pour l’écouter, lui qui ne me parle pas en direct, à l’heure sans faute pour regarder ce rien d’algorithmes et de pixels qui constitue son image d’homme de pouvoir absolument lisse croyant s’adresser à quelqu’un quand il lit un prompteur ou bien non,

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L’homme qui crie dans la nuit

L’homme qui crie dans la nuit

Il y a, dans le trou noir de l’insomnie, un homme qui crie dans la nuit. Tout est noir, tout est silence aux heures mortes. Soudain l’homme crie dans la nuit. Un hurlement né des entrailles, expulsé avec force de solitude et de désespoir dans les rues vidées par la nuit. Les muscles du ventre se contractent jusqu’à la douleur, l’air écorche l’œsophage, la gorge, la bouche s’ouvre sur l’abîme à s’en décrocher la mâchoire. On s’en fait une idée par le tableau de Munch, inévitablement.

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Regarder les autres dormir

Regarder les autres dormir

J’ai peu de mémoire du passé. En écoutant, en lisant les autres, ça me saute à la figure : elleux peuvent raconter en donnant des détails. Iels n’ont pas perdu les dates, les lieux, les noms et les visages, iels savent encore avec qui iels étaient ce matin de pluie ou de beau temps d’il y a vingt, trente ans, les vêtements qu’iels portaient, ce qu’iels ont mangé, rêvé, senti, pensé même un jour ordinaire, sans fait marquant opérant comme un marque-page des souvenirs. Pour moi, le passé est une masse floue où ne se distinguent que quelques traits plus saillants qui me cachent sans doute l’essentiel.

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Crier les hirondelles

Crier les hirondelles

Tâtonner dans la pénombre, sur une bande d’étroite terre qui sépare deux gouffres. Elle se craquelle, s’effrite sous mes pas et je sais que la question n’est pas si je vais tomber, mais quand. Ou bien suis-je déjà entraînée dans la chute, c’est même certain, mais jusque-là tout va bien, jusqu’à l’atterrissage. J’ai beau pédaler dans le vide pour reculer l’instant fatal du choc, il aura lieu à moins qu’un dieu antique mais clément prenne pitié de moi et, couvrant mes membres d’un plumage soyeux, me transforme en hirondelle.

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Au journal, l’enfer

Au journal, l’enfer

Rien à saisir, rien à détacher de l’abîme: pas de prise sur le lissé du visage. Même regard automatique, mêmes mimiques au millimètre près, l’intonation formatée, les mots précisément employés pour vider le langage de toute chair. Il apparaît puis disparaît sur l’écran, remplacé par son exact semblable au sourire de communiquant, un coin de la bouche relevé pour la touche mutine. L’apocalypse, tu ne l’utilises pas parce qu’elle est religieuse. Tu crois ce monde sans dieux. La fin de notre temps, tu l’envisages sur ces figures de cire molle aux souliers pointus qui présentent le vingt heures. Bienvenue dans votre journal, Monsieur Déloyal t’accueille en enfer.

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Les yeux aveuglés du monde

Les yeux aveuglés du monde

Le monde mondialisé aurait l’avantage de l’information planétaire : les réseaux qui couvrent la planète nous relient les unEs aux autres et interdisent malgré les censures l’absolu secret des turpitudes et des crimes commis par les différents pouvoirs contre leurs populations. Nous savons aujourd’hui, immédiatement et directement, ce qui autrefois nous aurait été longtemps caché. Par exemple, nous savons que Loukachenko, le grand démocrate qui dirige la Biélorussie fait enfermer ses opposantEs dans les geôles de l’état sans du tout se soucier des droits humains et notamment de ceux qui prétendent à la liberté d’opinion et à la liberté d’expression.

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Bernaches du capital

Bernaches du capital

J’ai cru que nous étions somnambules, divagant dans la nuit noire de l’esprit sans savoir ce que nous faisions sous l’effet anesthésiant de la profonde paresse du confort, actions automatiques, paroles confuses, psittacisme en guise de pensée, et qu’une secousse assez forte nous tirerait effaréEs du sommeil. Mais comme le dormeur rêve d’océan tandis que l’inondation envahit la chambre, il n’est pas question de quitter nos songes d’un éternel présent, jusqu’à la submersion. Ainsi le destin de l’humanité est de disparaître en brûlant tout avec elle et l’on ne peut compter que sur les cafards résistants aux désastres depuis l’origine du vivant pour témoigner dans l’infini à venir de la catastrophe que nous aurons été.

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Thème : Overlay par Kaira.