Léon Werth, “33 jours”

« Je conte les lieux bas, je conte dans cette immensité de la guerre, des histoires d’insectes. » Léon Werth, 33 jours

Cet été, les marronniers de l’actu n’auront pas entièrement réussi à ombrer de leur insignifiance cet autre motif récidivant de l’activité humaine : la guerre. Comme tous les mois doux, les Français se sont brûlés la couenne sur la plage, cassés le cou dans le Mont Blanc, ressourcés aux déserts touristiques et passionnés pour la météo. Patriotes, ils ont dévoré de la tarte aux fraises de France, photographié des brebis françaises, et joué à la belote au camping des flots bleus. Ils se sont enduits de crème, surtout les enfants qu’ils ont traînés aux parcs de loisirs historiques pour leur instruction. À l’aller, les vacanciers ont bouchonné en longues files patientes sur des autoroutes payantes et saturées. Au retour, ils auront vidé plus que leurs maigres bourses, puisque les vacances sont faites pour ça.

Mais la guerre s’est insinuée dans ce bonheur chaque année renouvelé des congés payés. La guerre, en couleur dans le petit écran, à l’heure de l’apéro. Heureusement ailleurs, la guerre, dans ces pays de sauvages où l’on ne réserve pas dès décembre la location de juillet, dans ces contrées barbares que hantent les terroristes de tous pedigrees. La guerre, là-bas, et ses cohortes de civils hagards, cherchant secours où l’on voudra bien d’eux. La guerre ici, mais en noir et blanc, usée comme un volcan du Jura, nostalgique comme une chanson populaire grésillant sur la TSF. Le débarquement de Provence, après celui de Normandie, commémoré par un grandiose panorama en technicolor. La Seconde guerre mondiale vue depuis les tribunes officielles, feux d’artifices et légions d’honneur, héros ordinaires terrassant l’hydre nazie dans les discours des présidents. Et Paris, libéré par lui-même.

Parmi les réfugiés parisiens lancés sur les routes de l’exode, un homme, Léon Werth, fût l’un de ces soldats définitivement pacifistes et antimilitaristes, revenus par miracle de la grande boucherie de 14-18. Dans Clavel soldat, roman publié en 1921, Werth a raconté l’absurdité de la chose militaire, la brutalité de la hiérarchie, l’incompétence et les ordres qui conduisirent, dans le froid, la nuit et la boue, les copains à une mort certaine. Vain sacrifice. En juin 1940, on annonce l’armée allemande menaçant la capitale. Comme des milliers d’autres, Werth et sa femme, montent dans leur auto, une « Bugatti trois litres qui date de 1932 », pour rejoindre rapidement l’asile d’une campagne au beau nom de Saint-Amour, hors de la zone des bombardements. « Nous partons le 11 juin à neuf heures du matin. Nous pensons, sans nous presser, arriver vers cinq heures de l’après-midi. » 33 jours est le récit de ce grand mois de nomadisme forcé que dura le voyage de Léon Werth vers la zone libre, dans une France qui va connaître la défaite puis l’occupation. Rapport d’une scrupuleuse honnêteté, traversé par cette question lancinante : comment sauver ce qui reste de dignité en des circonstances historiques si humiliantes ?

L’exode, c’est ce gigantesque embouteillage, bloquant des voies qui ne sont que de longs et obscurs détours imposés par des autorités ne se souciant pas du ravitaillement, où se mêlent les voitures des parisiens, les charrettes des paysans évacués, les motocyclettes et les piétons qui avancent, leurs bagages à la main. « Ces charrettes, ces voitures en file sur trois cents kilomètres, personne n’en règle la circulation. Si… voici un service d’ordre ; il est représenté par un sergent. Je n’ai pas vu brute comparable à cette brute dégingandée et bruyante. » L’uniforme ne réussit qu’à effrayer un cheval avant de disparaître, tandis que des avions bombardent et tirent à la mitraillette. « Les gens se couchent dans les fossés, se cachent dans les bois ou se collent aux arbres de la cour. Des enfants s’accrochent aux jupes de leur mère. Les femmes tournent autour des arbres et cachent leur visage dans leurs bras, comme un gamin qui pare une gifle. » La caravane gagne quelques kilomètres en un jour entier. On dort dans l’herbe ou dans la paille d’une ferme. Mais l’entraide des débuts laisse vite la place au chacun pour soi, à la méfiance réciproque et au débrouillardisme érigé en vertu. « La caravane, jusque là patiente, est maintenant hargneuse, secouée de mouvements de peur, de méfiance et de haine. » On accuse tout et tout le monde d’espionnage et de sabotage, d’appartenance à la cinquième colonne. « La cinquième colonne, c’est le délire d’intolérance de tous ces sédentaires subitement devenus des nomades. » Et dans ce délitement général apparaissent, tels des spectres, des silhouettes qui ressemblent encore un peu à des soldats français : « C’est alors que pour la première fois, j’ai vu, sans armes, la tête vers le sol, raclant de leurs souliers et parfois de leurs sandales l’herbe des bas-cotés, des fantassins isolés. Évitant un cycliste, frôlant une auto à l’arrêt sans paraître les voir. Marchant comme des aveugles, comme des ombres débraillées. » Pourtant, on croit encore qu’il ne s’agit que de traînards tant est difficile à accepter l’idée de la capitulation. « Nous n’imaginions pas du tout la défaillance totale des troupes françaises. Nous les supposions attendant l’ennemi sur l’autre rive de la Loire. »

Loin de Paris comme de Saint-Amour, les Werth et leur Bugatti en panne d’essence trouvent refuge dans une maison du Loiret, les Douciers, propriété de Madame Soutreux, femme d’un industriel de Courbevoie. Il y a là, réunis par le hasard, des réfugiés bénéficiaires malgré eux de l’hospitalité contrainte de Madame Soutreux et des habitants de plus longue date, population hétéroclite qui devra cohabiter pendant plusieurs semaines et surmonter tant bien que mal les difficultés du moment. Werth raconte, au jour le jour, cette vie commune imposée par les circonstances, avec ces Français qu’il n’aurait jamais rencontré sans la guerre, comme avec les soldats allemands qui vont et viennent au gré des réquisitions. Un premier étonnement : les Allemands ne sont pas ici perçus, ainsi qu’ils l’étaient partout en 1914. Les Allemands ne sont pas vraiment des ennemis. « On vous l’a dit qu’Hitler était méchant… Mais qu’en savez-vous ? Quel mal voulez-vous qu’il vous fasse ? » hurle une femme dont le mari a été mobilisé. Et la Soutreux de poursuivre : « Il ne faut pas entendre qu’une cloche, il faut voir des deux côtés… il faut comprendre que les Allemands sont des organisateurs… » Quand deux soldats allemands pénètrent paisiblement dans la cour des Douciers, Werth frémit : « Ils me parurent plus redoutables que ceux qui, la veille à Ozouer, tiraient au fusil-mitrailleur. (…) Nous étions dans la violence et le bruit de la guerre, dans une incertitude qu’un homme qui ne craint pas trop la mort peut dominer. Mais ces deux soldats isolés, c’était toute une armée sur tout un sol, nous étions tous les prisonniers de ces deux soldats. Ceux d’hier pouvaient nous tuer, ceux-ci pouvaient nous humilier. » Ces Allemands veulent seulement puiser de l’eau, Madame Soutreux leur offrira du vin. Plus tard, quand deux autres soldats allemands se présentent, elle se précipitera à la cave… pour en sortir une bouteille de champagne ! « Chez la Soutreux, il est évident que nous ne sommes pas en France. », note Werth. « Nous ne sommes pas non plus tout à fait en Allemagne. Nous sommes dans un pays, que nous ne savions pas exister : une France qui accepte la victoire allemande ou s’en réjouit, une France qui ne se sent lié à aucune coutume ou qualité française. Nous regardions cette femme avec stupéfaction. Nous ne savions pas. Et nous nous demandions si elle appartenait à la « cinquième colonne ». » Les Werth font tout pour lui devoir le moins possible, seulement l’abri d’une chambre vide. Ils ne mangent pas à sa table, « nous ne voulons pas de son pain. »

Mais la Soutreux n’est pas un agent de l’Allemagne, ni une adepte du nazisme, « elle n’est pas du tout monstrueuse ». C’est une femme qui aime l’argent gagné et les vainqueurs, peut-être en partie par amour de leur langue qu’elle maîtrise parfaitement. Elle veut la paix à tout prix, pour ne plus voir brisés dans un bombardement ses miroirs biseautés à quatre mille francs. Elle veut l’ordre et la tranquillité. Le gouvernement français n’est pas capable de faire respecter l’ordre, alors pourquoi ne pas accepter celui des Allemands ? Werth écrit : « Il me semble que la France, au sens le plus simple du mot, a cessé de penser. La France, hypnotisée par Hitler ou Staline a cessé de se penser elle-même. Quand un peuple ne se pense pas encore ou ne se pense plus, un Hitler, un Staline pense pour lui. Le couple Hitler-Staline absorbera-t-il l’Europe et la France, avec le consentement de cette sorte de Français voué à un patriotisme de journal et qui ne donne de la France aucune figure, sinon celle de leur tranquillité ? » On met la guerre sur le compte de l’Angleterre, des Juifs (« Les Juifs fauteurs du carnage ? Pourquoi pas les ratons laveurs et les ornithorynques ? » ironise Werth) et de la mauvaise influence des instituteurs. Les affaires reprennent à travers l’économie sauvage de la « récupération », on stocke des objets trouvés ou pillés. Aux Douciers, jamais on ne parle de résistance.

Une autre figure, celle-là d’honnêteté et de courage, traverse ce récit de l’exode. Abel Delaveau, paysan de Chapelon, recueillera les Werth qui ont enfin réussi à quitter les Douciers et à reprendre la route avant de manquer de nouveau d’essence. Werth, ému, s’adresse rétrospectivement à Abel : « Je fus vôtre hôte, je ne vous remercie pas. On remercie d’un cadeau et même d’une complaisance, mais non pas d’un don fraternel. » La fréquentation d’Abel Delaveau, dont Werth apprécie l’intelligence, la simplicité et les qualités humaines, réconforte l’écrivain avec ses concitoyens, et l’aide à supporter la présence de plus en plus envahissante des soldats allemands. En quelques pages, Werth décrit avec précision, mais non sans une certaine ironie, ces jeunes hommes, vainqueurs, sûrs d’eux et de leur droit (celui du plus fort, aussi bien physiquement que moralement), pratiquant le nudisme sans penser qu’ils pourraient choquer, chantant et sifflotant à tue-tête, se servant de ce qui leur tombe sous la main à la ferme, sans gêne. Dans une telle situation, alors que les nouvelles qui circulent n’ont aucune fiabilité, reposant sur le bouche à oreille et la propagande diffusée par la Radio ou par les Allemands, conserver l’honneur ? Par des refus, modestes qu’en apparence : celui d’offrir son gaz si précieux à l’occupant, celui de la conversation intime d’un soldat en mal de confidence, celui de se laisser intimider en l’affirmant que l’on reste maître de la ferme malgré la réquisition, celui de se laisser voler un œuf. En sauvant du naufrage une belle édition de Terre des Hommes, précieuse parce que dédicacée pour Werth par l’ami Saint-Exupéry.

De l’Histoire, dont on fait aujourd’hui des spectacles au profit de l’image médiatique des chefs d’État qui les font organiser à grands frais, Léon Werth écrit : « Ce que nous nommons l’histoire ne serait-il pas la plus vaine illusion des hommes ? Ce que nous concédons à l’histoire, aux guerres comme aux puissances du temps de paix, ne serait-ce pas le signe de notre insuffisance ? Nous faisons de l’histoire comme un malade fait une maladie. Nous sommes responsables de l’histoire comme les fous sont responsables de la création des asiles. (…) Il y aura toujours des guerres, disent ceux qui pensent par proverbes. Mais quelle stupidité de penser que la Guerre sera toujours la dernière ressource de l’histoire ou des hommes. »

Léon Werth, 33 jours, éditions Viviane Hamy (1992)

(Août 2014)

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