Écrire, ne pas (journal)

31 octobre 2021

Des empêchements d’écrire (9)

Coup de semonce, en presque douceur. Cette tumeur logée dans un sein, du genre pas trop méchante, passées l’angoisse du dépistage et les douleurs de l’opération, tu la reçois comme un avertissement. Ainsi, il est vrai que le temps passe, que ton corps vieillit. Que la maladie peut t’atteindre, toi comme toute autre. Tu le savais bien sûr mais cette idée vague et purement théorique de ta finitude est d’un autre domaine que l’expérience de la chair meurtrie. La médecine t’a rafistolée et te promet moisson d’années nouvelles. Mais il ne t’est plus possible de revenir avant, dans tes pensées, dans ta sensibilité, dans ton rapport à toi-même et aux autres qui étaient les tiens en bonne santé, fonçant jour après jour, la tête dans le guidon, vers ce que tu ne voulais pas voir. À l’enfant pareil qui s’aperçoit soudain que de l’énorme sac de bonbons qu’il espérait infini ne reste qu’une poignée de sucreries au goût plus amer, tu restes interdite devant ta propre naïveté. Ce que tu as gagné, c’est ce sentiment d’urgence, de n’avoir plus de temps à perdre. Ta maladie, parce qu’elle est guérissable, te fait avancer par ce qu’elle te révèle. Il t’a fallu trente années pour comprendre que ce qui t’importe est l’écriture, et plus de vingt autres pour que tombe de tes yeux les écailles du divertissement. Tu en es là, dessillée. Divertissements : tout ce qui te détourne de l’essentiel. Tu n’as aucun sens religieux, ta vie se limite à ce petit nombre de jours passés dans ce monde. L’essentiel, pour toi, se nomme écriture, et ceci sans considération de l’absence de valeur, ou de la valeur relative ou absolue de ce que tu écris et encore moins de la notoriété. Écarter les divertissements, recentrer tes journées sur ce travail d’écrire qui est ton seul vrai et non une espèce de manie ou d’amusement parallèle à l’occupation sérieuse de gagner un salaire. Te l’imposer à toi-même. Le faire accepter aux autres que tu entraînes avec toi dans l’aventure. Aussi difficile de se lancer, aussi périlleux que de sauter d’un train en marche. Alors, comment tu vas faire ?


04 septembre 2021

Bonheurs d’écriture (1)

J’aime ce moment, dans l’écriture d’un roman, où d’un coup ça cristallise. Les personnages, et particulièrement la voix dominante, celle du point de vue interne même quand le récit est à la troisième personne, difficilement modelés, faits et défaits plusieurs fois, trouvent soudain leur épaisseur, leur consistance propre et par elle, eux-mêmes, s’animent. Ce moment de l’écriture où, quand tu vas te faire un café, tu trouves tel ou tel personnage dans la cuisine qui t’engueule parce que dans un dialogue tu lui fais tenir des propos imbéciles, tu lui prêtes des pensées qui ne sont pas les siennes, trop déformées, grossières, et ça râle. Et d’autres fois, tu sens que c’est bien ça, que là ça sonne juste parce que tu l’as laissé parler, agir, éprouver, que tu es restée la modeste intermédiaire entre le personnage et les phrases alignées sur l’écran, que tu as su tenir ta place de scribe, en marge. Tu regardes par la fenêtre le ciel, la pluie qui tombe mais ce n’est plus toi qui vois, qui ressens, c’est l’autre, les autres dans un espace temps superposé. J’aime quand ce qui surgit dans ma vie, les éléments les plus anodins comme les graves prennent sens dans l’écriture en cours, « comme par hasard ». Ce moment n’apparaît pour moi qu’après un long combat contre l’informe, des mois voire des années de doutes, de je n’y arriverai pas, de ça me dépasse. Et d’un coup, la certitude de pouvoir aller jusqu’au bout, parce que je ne suis plus seule, que la « machine » m’emporte dans ses rouages automobiles, que j’entends des voix. Cette expérience, saisir une forme et la mener sans trahison, sans lâcheté, jusqu’à la limite de ce que je peux faire, c’est mon besoin de consolation fugitivement rassasié.


16 juillet 2021

Des empêchements d’écrire (8)

Tu es un territoire occupé, un pays sous domination extérieure, une terre colonisée, tu ne t’appartiens pas. Ton être, tes réflexions, tes émotions, tout en toi, le physique comme le psychique, est vérolé par le politique. Tes enfants, tes amours, tes souvenirs et tes rêves ne sont pas absolument les tiens. Tu te proclames libre, essentiellement, mais tes déclarations ne trompent personne, pas même toi. Qu’écrirais-tu isolée dans une forêt vierge, s’il en existe encore ? Retirée longtemps de la société, jusqu’à oublier celleux que tu abhorres mais qui s’imposent à toi par contrainte. Ce viol incessant de leur volonté sur tes désirs. Leurs noms, leurs visages, leurs mots, leurs gestes partout diffusés, multipliés sur les écrans, t’obsèdent alors que tu voudrais ne jamais penser à elleux, qu’ils quittent ta tête, te laissent devenir ce que tu es et non un simulacre, une chose entre leurs mains. Ces hommes, ces femmes avec lesquelles tu n’as rien de commun, dont tu ne voudrais pas pour bavarder cinq minutes en attendant le bus, auxquels tu ne confierais jamais ce que tu es, ce qui te fait, pour lesquels tu n’éprouves qu’une indifférence dégoûtée, tu les traînes en tous lieux et jusques dans les draps froissés de tes insomnies, liées à toi, boulet de forçat, chancre dévorant ta chair. Ceux et celles qui ne veulent pas te connaître mais peuvent tout savoir de toi, qui décident à ta place, aux décisions desquelles tu dois obéir, te conformer, devenir conforme à leur vision viciée du monde et de ta vie dans cette réalité poisseuse qu’ils façonnent selon leur intérêt en criant à l’universel.

Qu’écrirais-tu seule dans la forêt vierge, débarrassée du psittacisme obligatoire, du fatras d’affects négatifs, de songes de mort, de tristesse sans consolation qu’iels t’inoculent à doses constantes jour après jour depuis celui de ta naissance jusqu’à celui de ta disparition ? Captive d’un jeu de rôles auquel tu n’as pas demandé à participer, dont tu ne peux t’extraire, te cognant comme la mouche aux murs de verre puisque c’est cela ton rôle. Tu voudrais te réveiller amnésique, avoir oublié tout à fait ce que c’est que, par exemple, Macron. Ces deux syllabes et tout ce qu’elles portent d’horreur, les effacer de ta conscience. Ne les avoir jamais entendues prononcer. Te décontaminer, parcelle après parcelle déblayer ton corps et ton esprit de ce fardeau qui t’opprime, fuir de ces mâchoires sur toi refermées qui sont celles aujourd’hui de Macron. Mais les rebuts politiques ont la durée longue et suintante des déchets nucléaires. Ils te collent à la peau, s’insinuent dans tes gènes, se transmettent de génération en génération. Écrire, acte de résistance contre tout oppresseur.

Ce désir de forêt, d’île déserte où tu écrirais vraiment pour la première fois. Découvrir ce que ça fait, vivre, par la force primitive de la langue, la poésie.


8 juillet 2021

Des empêchements d’écrire (7)

J’habite en face d’une école. À l’ouest, les trois fenêtres de l’appartement donnent sur un petit jardin attenant à l’immeuble. Derrière le mur du fond couvert de lierre : la cour de l’école maternelle et à droite, au niveau du premier étage, celle équipée d’une cage de foot pour les élèves de l’élémentaire. Quand nous avons emménagé il y a quinze ans, l’école n’existait pas. C’était un bâtiment de la DDE, bloc de briques rouges, assez bas pour que nous ayons vue sur le toit en béton. Autour, de vieux arbres. Un cèdre très haut dont la cime se balançait sous le vent et qu’habitait un couple de tourterelles m’aidait à réfléchir : du canapé où je m’allongeais, je contemplais les oscillations des branches sur le ciel, les va-et-vient des ramiers s’envolant dans un claquement d’ailes et les idées se clarifiaient un peu dans le brouillard de ma tête. Le matin très tôt, juste avant cinq heures, un concert d’oiseaux saluait l’aurore, que j’accueillais comme un privilège inouï en ville. On voyait loin, la banlieue et le coucher du soleil.

La révision générale des politiques publiques a supprimé les DDE. Le bâtiment a été vidé, squatté puis détruit. Le cèdre abattu au bulldozer, les arbres déracinés. Ils ont construit l’école et un immeuble bourgeois moche dont le moteur de la ventilation mécanique contrôlée vrombit en continu. De nos fenêtres, nous ne voyons plus que les deux cours puis l’œil bute sur une muraille de bâtisses bouchant l’horizon. Comme les fonctionnaires de la défunte direction départementale de l’équipement, les petits oiseaux sont partis, remplacés par les enfants. Le bruit d’une cour de récréation n’est pas une nuisance telle que peut l’être la VMC de l’immeuble moche quand elle se dérègle, mais il s’élève en moyenne à 80 décibels, grimpe à 100 quand les enfants crient, avec des pointes à 120, l’équivalent d’un avion au décollage. Ici, une journée d’école commence le matin à sept heures et demi et se termine à sept heures et demi le soir. En été, les enfants accueillis au centre de loisirs sont presque tout le temps dehors.

Pendant le premier confinement, la sonnerie continuait de scander les récréations dans l’école désertée. Je n’ai pas mieux écrit dans ce calme vicié par l’anormalité angoissante de la situation. J’ai appris à vivre avec le bruit des enfants en fond sonore, qui donne une saveur particulière aux heures de ce que l’on nomme ici le silence, l’aube pleine du ronflement des voitures invisibles glissant derrière le béton, des claquements du camion des éboueurs, du bourdon de l’avion traversant le ciel, du jacassement des pies horrifiées par le passage du gros chat traversant la cour de la maternelle encore vide, des cris des perruches à collier et de quelques hirondelles, du pépiement léger des moineaux .


24 juin 2021

Des empêchements d’écrire (6)

Tu n’as plus de chambre à toi, depuis vingt-cinq ans. Ce célèbre impératif à l’écriture et à l’émancipation des femmes, énoncé par Virginia Woolf, avoir une pièce qui ferme, un bureau où s’isoler pour écrire, tu y as renoncé avec ce que l’on nomme la vie d’adulte. Le couple, ses hauts et surtout ses bas, sa chambre partagée, et puisque le logement n’est pas si grand c’est le bureau de monsieur que l’on s’ingénie à caser au calme en faisant des cloisons avec les bibliothèques ikea. Toi, tu te trouves un coin, posée sur une fesse au milieu du va et vient familial. Cet arrangement inconfortable, parce que monsieur a besoin de se concentrer, parce que les enfants ont besoin de ta disponibilité, tu ne questionnes pas sa légitimité. Tu travailles dans les interstices de la vie des autres. Tu écris en marge, dans le temps avare de reste, après le boulot qui te paye, après les soins aux enfants, les exigences d’une vie de couple houleuse, les tâches domestiques. Pendant des années, c’est trop : tu n’écris plus.

Tu reprends après ta séparation, enfin d’esprit et de corps soulagée. Toujours pas de chambre à toi, mais l’écriture retrouve un espace de temps où satisfaire sa nécessité. Tôt le matin, quand les enfants dorment encore, pendant les deux heures du jour où la société te fiche la paix. Le soir, tu n’es plus bonne à rien.

Bien sûr, ça aurait pu se passer autrement. Vivre seule, ne pas avoir d’enfant, refuser de perdre ses journées pour un salaire, centrer ta vie sur l’écriture. Avoir non seulement un bureau et tout ton temps aussi. Mais tu n’as pas su faire. Tu as été élevée, nourrie au sein du patriarcat où les femmes vivent dans les interstices du monde des hommes et au service des autres. La trentaine approchant, on regardait ta solitude d’un œil inquiet, l’autre œil lorgnant sur ton horloge biologique. Tu sais que tu as cédé aux pressions sociales, tu as fait ce qui était attendu de toi mais que tu as pris pour ton propre désir. Tu ne le regrettes pas, ou pas toujours. Mais si l’on t’offrait une deuxième vie, tu serais tentée d’emprunter une autre voie. Pour voir un peu ce que ça fait, avoir une chambre à soi.


11 juin 2021

Des empêchements d’écrire (5)

Artiste incomprisE, mépriséE de ses contemporains mais qu’une gloire posthume tire de l’obscurité pour l’exposer en pleine lumière. DéfuntE superbe, plus brillantE encore d’avoir été ignoréE de son vivant, dont l’œuvre en avance sur son temps nous attendait : femmes et hommes du XXe siècle, nous avons forgé notre rapport à l’art avec en tête ce mythe venu du siècle précédent. Nos textes étaient refusés par les éditeurs ? Nous nous en remettions à cette vengeance ultime : la reconnaissance posthume saurait trier le bon grain de l’ivraie. Et nous imaginions avec délice la honte qui couvrirait nos contempteurs sur dix générations quand la vérité éclaterait de la supériorité de nos manuscrits par eux dédaignés sur les best-sellers à la mode, tombés dans l’oubli. Seul bémol à la satisfaction : nous ne serions plus là pour savourer cette victoire à retardement.

À quel moment ce motif très chrétien de l’artiste souffrant sa vie durant pour une félicité post-mortem s’est-il démonétisé ? Avec la société de consommation, avec les livres devenus des marchandises comme d’autres et l’art tombé entre les mains avides de la finance. Le posthume, aujourd’hui, on s’en fout. Nous aimons encore nous raconter ces histoires de femmes et d’hommes du passé que rien ne distinguaient de l’ordinaire et qui vaquaient à leurs modestes voire misérables occupations alors qu’en fait iels étaient d’immenses peintres, poètes ou photographes. On voit comment les heureux collectionneurs d’art trouvent leur intérêt dans ce genre de spéculation sur les artistes mortEs au destin tragique.

Mais nous ne désirons plus de posthume pour nous-mêmes. Cet attachement au présent, à l’immédiat succès a sans doute des effets sur l’art, sur l’écriture. Qu’est-ce qui « marche » ? Qu’est-ce qui se vendra ? Ces questions nous hantent, que nous le voulions ou pas. Nous sommes devenuEs marchandEs de nos propres livres, comptables de leur succès commercial, de leur rentabilité non seulement auprès des éditeurs mais des lecteurs. Il nous faut assumer notre promo, nous construire une image de marque, connecter des réseaux, creuser des niches où nos productions recevront au moins la légitimation de happy fews bien vivantEs. Les plus habiles en tireront quelques bénéfices leur permettant de se débarrasser du travail alimentaire, tant mieux. Le grand Balzac était payé à la ligne pour ses feuilletons, il faut bien gagner son pain. Mais quelle énergie et quel temps dépensé à attirer l’attention et entretenir la mémoire de poisson rouge du public gavé de nouveautés jusqu’à l’écœurement. Elle pèse lourd, l’obole due au dieu glouton du vedettariat.

Le mieux, tu le sais, serait de t’en foutre de tout ça. D’écrire ce que tu as à écrire sans te préoccuper du reste. De te concentrer uniquement sur ton texte, sur ta phrase, sans hâte et sans chercher à plaire. De faire ton boulot d’écrivaine, non pas recluse dans ta tour d’ivoire mais à l’abri des travers qu’engendrent la quête infantile des likes. Écrire pour toi-même, pour t’aider à réfléchir, et puis ranger tes mots dans le secret de ton ordinateur. Mais tu es de ton époque et tu n’es pas prête à ce renoncement. Tu écris aussi pour être lue même si tu ne réclames pas les honneurs de la tête de gondole. Tu aimes partager tes textes et les idées qu’à tâtons tu dessines, les émotions que tu veux donner à tes mots qui tracent leur chemin de chenille dans le vaste tumulte du monde.


3 juin 2021

Des empêchements d’écrire (4)

Le gagne-pain occupe tes journées et ton esprit colonisé. Ton écriture ne te nourrit pas et encore moins nourrit ta petite famille : il te faut aller bosser contre salaire, expérience commune. Pas de plainte, puisque ce travail te laisse des interstices de relative liberté dans lesquels s’inscrivent les temps d’écriture. Il y a plus d’écrivaines profs qu’ouvrières ou caissières de supermarché et ce n’est pas une question de goûts ou de talents, mais d’aliénation. L’expérience de Joseph Ponthus est unique. Je n’en sais rien. Il y a sans doute des caissières de supermarché qui écrivent mais gardent leurs écrits pour elles ou dont les textes n’arrivent pas jusqu’à toi. Au collège, tu es avec les enfants qui portent chacunE leur histoire. Tu les pousses à la lecture, iels n’aiment pas lire mais écoutent les textes que tu leur lis. Tu les encourages à écrire, et iels aiment ça, l’écriture. Ce gagne-pain, songes-tu, n’est pas le bagne même s’il est usant nerveusement. Pas de plainte, seul l’agacement de devoir écrire tôt, l’œil sur la montre, et de s’interrompre brutalement au moment où tu crois tenir la chose.

Écrirais-tu mieux si tes journées s’ouvraient à ta libre disposition ? Pas sûr. Tu aimes faire ça le matin, à l’orée du jour, dans la frange d’heures où le miracle du sommeil tient les autres tranquilles. Ce qui te fait défaut, ce n’est pas le temps passé devant ta machine à frapper les touches du clavier pour noircir des pages numériques. Mais celui autre de l’écriture, la liberté d’esprit pour réfléchir, avancer dans ta tête. La concentration. La rêverie à regarder les nuages. La longue marche au bois pendant laquelle tu réorganises, supprimes, ajoutes, redessines les personnages, les affines.

Les vacances ne compensent pas vraiment. Il te faudrait un espace de temps totalement dégagé de tout impératif extérieur à l’écriture, penses-tu. Un temps hors du temps ordinaire. Mais peut-être que ça ne marcherait pas, tu es tellement habituée à tes interstices. Saurais-tu dégager ton écriture de l’espèce de combat qu’elle représente pour toi ? Combat pas seulement avec le langage mais avant tout contre ce qui bouffe ta vie, le fil à la patte social, les obligations ? Tu sais que l’écriture est ton émancipation. Pourrais-tu écrire sans tes empêchements d’écrire ?


29 mai 2021

Des empêchements d’écrire (3)

Ouvrir un site, le structurer, l’arranger quand tu n’y connais rien. On te loue des murs nus, à peine décorés de bibelots clinquants que tu t’empresses de vouloir retirer pour y substituer tes propres magnificences. Mais la manipulation des vis et des clous numériques, ça ne s’invente pas, tu l’apprends aux dépens d’heures à te creuser la tête les mains dans le cambouis. Tu découvres comment fonctionne le bidule et, en même temps, ce que tu pourrais en faire : c’est le bazar mais tu te dis que ton site évolue. Pendant que tu transpires en regardant des tutos, que tu entres dans une danse échevelée parce qu’enfin la couleur du bitoniau est modifiée et qu’il ne te reste plus qu’à comprendre comment le changer de place, les chapitres attendent, les projets d’écriture stagnent, tu perds le fil et tu sais qu’il te faudra du temps pour renouer. Ça en vaut la peine, crois-tu, ce que tu as entrepris tu le penses important pour la suite de ton travail.

Ce site sera ton chez-toi pour le boulot, mais qu’est-ce qu’il faut y mettre ? C’est une affaire à plusieurs faces. D’un coté, tu regardes vers le passé : de tout ce que tu as écris, dispersé, tu te demandes ce que tu veux retrouver et garder. D’emblée il est impossible d’aller rechercher la totalité de ce que tu as publié en plus de dix ans sur d’anciens blogs, sur des revues en ligne : la nécessité d’un choix s’impose, celle aussi de laisser les textes à leur place d’origine jusqu’à ce que la grande lessiveuse de mémoire du net les avale. Ce que tu as publié sur papier, tu y tiens mais tu n’es pas marchande de livres et tu ne veux pas faire de ton site ni un simple recueil d’archives ni une librairie. De l’autre côté tu regardes vers l’avenir et ces projets d’écriture mis provisoirement en veille, ces envies de faire suspendues à l’incertitude d’en avoir le temps. Comment ton site peut-il t’aider à avancer ? Y publier ou non des fragments de travaux en cours ? Des essais ? Un roman en chapitres comme un feuilleton ? Reprendre l’écriture de nouvelles puisqu’elles ont enfin une place.

Mais ce site n’est pas seulement ton labo, tu le veux aussi ouvert aux autres. Nouvelles questions liées en partie à cette publicité de soi qui n’est pas ton fort. Faire savoir que le site existe et y recevoir les hôtes pour qu’iels aient envie de revenir. Difficile. Tu tentes de nouveaux supports, des podcasts, tu n’es pas prête pour les vidéos. Il te faut essayer, rompre avec les habitudes, te lancer dans ce que tu ne sais pas encore faire. Et reprendre l’écriture, puisque c’est elle qui t’a menée-là et que c’est pour elle, tout ça.


8 avril 2021

Des empêchements d’écrire (2)

Il y a la machine et ses pannes, l’anxiété dont elle est source intimement liée aux facilités qu’elle procure. Je ne sais pas écrire sans. Adolescente, je m’étais acheté, sans doute avec l’enveloppe reçue pour un anniversaire, une machine mécanographique gris-bleu et bas de gamme dont il fallait frapper furieusement les touches lançant les caractères qui s’abattaient sur la feuille dans un claquement d’enfer. Je n’ai pas produit grand-chose avec cet engin bruyant qui avait tout du mauvais jouet. L’ordinateur, me libérant du cahier et de l’écriture manuscrite, m’a permis d’écrire vraiment. Le premier à m’appartenir était un Mac Classic d’avant l’ère internet, appareil bon marché beigeasse et compact, à l’écran minuscule, qu’on nourrissait à la disquette et dont je regrette de n’avoir pas gardé la relique. À vingt-cinq ans, je pouvais enfin m’y mettre “sérieusement”. Écrire en silence des lignes à l’apparence imprimée, débarrassées des tourments de la lettre cursive toujours mal fichue, des ratures, ajouts en marge et autres paperolles!

Mon écriture n’est pas linéaire mais se construit en réseau. Pour la phrase comme pour le texte : d’abord quelques nœuds, mots importants, scènes essentielles, puis il faut inventer les chemins qui les relient. Des blancs, donc, à tisser peu à peu en se trompant souvent, effacer, déplacer, beaucoup de montages et de copier-coller impossibles à réaliser à la main sans que la page ne sombre dans un magma illisible. Je travaille toujours le même fichier qui se modifie quotidiennement pas seulement dans son expansion, mais par un modelage de la chair du texte, la successions des repentirs, la multiplication des ajustements et corrections au fil des relectures. C’est un lieu commun de constater que nous n’écrivons plus pareil depuis le traitement de texte, que nous n’envisageons plus l’écrit de la même manière quand le texte devient perpétuellement et facilement recomposable.

Un notebook calé sur les cuisses est mon outil de travail, je n’ai pas de chambre pour moi seule et n’aime pas rester assise à une table. Mais la machine n’est pas inerte, chacune sait qu’elle a une âme pas toujours bienveillante. Et une santé délicate. Soudain elle plante et te plante là, te laissant les mains vides et les yeux pour pleurer. Nous avons toutes de ces histoires douloureuses de nouvelles avalées, romans perdus, documentation néantisée par un ordinateur qui ne peut plus ou peut-être ne veut plus. Le deuil est une possibilité de la machine qu’il faut garder en tête. Sauvegardes, sauvegardes de sauvegardes… Je n’ai pas l’esprit précautionneux. Il m’est arrivé de renverser une tasse de café fatale. Les modes d’archivage se périment aussi très vite. Le numérique a-t-il la mémoire surdimensionnée que nous lui prêtons ? J’en doute. Il ne restera rien de nous peut-être, sinon ce que nous aurons, à l’ancienne, fait imprimer : nos livres de papier.

J’écris ce matin sur un appareil prêté. J’attends l’appel du réparateur. Derrière son comptoir, l’homme m’a garanti hier que le changement de la carte mère n’aurait aucune conséquences négatives sur la conservation de mes fichiers…


30 mars 2021

Des empêchements d’écrire (1)

Il y a le temps qui manque, bien sûr. Parce qu’il est rare, le temps alors même que tu dors peu et brûles le repos de la nuit en insomnies hantées de mots. Mais des mots tournant à vide, la phrase telle une roue débrayée du mécanisme de la pensée qui continue sur son élan et n’entraîne plus rien. Rabâchages stériles dus à l’impossibilité de réfléchir à la situation dans laquelle tu te sens enfermée. Si ça résiste à l’interprétation, recommencer la description mais par quel bout attraper ce qui se défait dès que tu cherches à le saisir ?

Le temps qui manque n’est pas soustraction de minutes, décompte épicier de l’occupation des vingt-quatre heures. Il y a en de « perdues », tu le sais, à gratter au fond du pot. Il en a que tu gaspilles à tourner en rond, pas fauve en cage, non. Poisson asphyxié dans un bocal dont on a oublié de changer l’eau. C’est cela, la situation aujourd’hui : manque d’air. Étouffer, ce verbe qui revient si souvent est notre obsédant contemporain. Si tu étouffes comme les autres, ton étouffement est-il plus ou moins injuste, insupportable, inadmissible que celui de la voisine ? Vaines comparaisons. Ce qui nous échappe : l’expérience commune qui nous devrait fortifier. Tandis que dans son coin chacune s’anémie.

Réveil programmé à cinq heures. Rares sont les matins où l’alarme a le plaisir de te tirer du sommeil. Réveil quand ta tête dit réveille-toi. Souvent à trois heures. Mais trois heures n’est pas le moment de l’écriture que tu as fixé à cinq heures depuis des années. De cinq à sept heures du matin les jours ouvrés, jusqu’à huit ou neuf le week-end si tu peux. Ta tête le sait qui s’obstine à te réveiller deux heures trop tôt, anéantie et en colère. Trois est le chiffre du rien. Tu n’as jamais demandé à connaître ce trois qu’une force obscure t’impose. Trois n’est gros d’aucune promesse, il est condamnation à l’errance infertile entre les os de ton crâne. En punition d’exister : ressasser deux heures les mêmes mots idiots dont la seule visée est de t’interdire le repos, condition de l’écriture. À cinq heures, tu rallumes ta lampe plus fatiguée que quand tu l’as éteinte la veille.

Mais tu ouvres ton notebook et tu t’y mets. Parce que ne pas écrire serait admettre la victoire de l’insomnie, ta réduction à la nullité par l’empêchement d’écrire que constitue l’enfer du réveil à trois heures. Et quelquefois, les mots viennent comme s’ils s’étaient écrits d’eux-mêmes tandis qu’occupée à combattre l’insomnie tu regardais ailleurs.

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