François Bon, « C’était toute une vie, Avoir vingt ans dans les petites villes, Lodève, 1995 »

« La mémoire écrite d’un être s’évanouit avec lui. » Myriam C. a décidé d’en finir, laissant à celui qui sait écrire le devoir de transmettre ses mots à elle, non les trois mille pages qu’elle disait exiger sa vie mais par ce livre autour des vingt-trois qu’elle a écrites et de sa disparition. Publié d’abord chez Verdier en 1996 « qui a décidé de ne pas en maintenir la publication », C’était toute une vie est réédité par François Bon et Tiers Livre Éditeur. Sauvé de l’effacement par son auteur lui-même, je le découvre vingt-cinq ans plus tard telle une élégie intemporelle, pour ne pas oublier la jeune femme de Lodève, son rire, sa peur du jour et des « gens qui bougent », son mal profond. Hommage aux jeunes gens encagés dans un destin trop mesquin pour leur grandeur, hier comme aujourd’hui.

Pourquoi fait-on ce que l’on fait? Pour qui? Que peut l’écriture quand elle embrasse le réel puis le restitue avec une acuité nourrie des correspondances entre les habitants et leur ville, leurs histoires prises dans le destin collectif ? La question de la responsabilité face aux êtres croisant notre existence traverse ce beau texte qui travaille la mise à l’écart : écart vécu, écart subi, écart revendiqué. Se situer du côté des humbles, parmi eux. « Je dois être marginale », a écrit Myriam C. La littérature en marge dit le centre, ce qui est au cœur et dont se détournent les rentés.

Au début, on lit : « Ce livre est une fiction.» Plus loin : « Lodève c’est comme ça, il n’y a rien besoin d’inventer, c’est les gens et leur vie et le rêve qui traîne sous l’écorce et donne la force d’aller dans les rues vides. » Les gens et leur vie transfigurés par les mots. Mais d’abord la ville en périphérie de Montpellier, où l’auteur revient pour animer une deuxième année un atelier d’écriture. « On est dans une petite ville ordinaire, n’importe laquelle, et le bilan du gâchis de tout un âge est terrible. C’est cela qu’il faut voir, comme voient les peintres. » Le texte creuse le décor, excave la ville engoncée dans l’entonnoir des roches et c’est plus qu’un panorama, c’est l’histoire de cette terre que la langue fait ressurgir. On pense à Gracq et on lit l’attachement de François Bon aux descriptions, qui racontent ici l’histoire du vivant inscrite dans la terre rouge. Elle avale les défunts de toutes guerres comme elle a recueilli les ossements des dinosaures. Et le travail, non seulement la mine d’uranium qui va fermer comme ferment les usines, mais les routes, les machines, les camions, les centres commerciaux, l’urbanisme des ronds points et des cités ouvrières. Les voitures roulent en circuit fermé puisqu’il n’y a nulle part où s’échapper quand on est de Lodève, quand on est socialement banni dans une ville pauvre et oubliée. La nationale l’évite, a été déviée là-haut. Sa cathédrale, sa gendarmerie disproportionnée, sa Vierge et le monument au mort. « Et puis les rues serrées qui descendent là comme agressives, pour se défendre, toutes au même endroit, tassées, sauf la ZAC, des immeubles à l’écart, en surplomb, sur un rebord de plateau accroché à la pente. On dirait qu’elles ont voulu, les maisons étroites, pousser en hauteur, attraper quelque chose et que ça leur a été refusé, que Lodève s’est endormie. » Par la misère et l’isolement recluse, la jeunesse fait corps avec sa ville et ses rues qui, mortellement, somnolent.

Myriam C. a laissé une lettre glissée sous la porte de la bibliothèque destinée à celui qui reviendrait quand elle ne serait plus là. Maintenant c’est lui qu’elle va faire écrire. « Elle restait liée pour moi à ces rues et cette ville », où se mettre en quête, tenter de comprendre qui était l’autrice en atelier de ces textes de grand souffle et a choisi la mort, « car à la fin c’est trop dur ». Elle qui consommait de la drogue pour devenir amnésique de sa propre vie, ce livre inscrit sa mémoire : « écrire, faire savoir. » Ce qui marque, dans ce portrait composé de l’absente, est l’amour. De ses proches, de ses enfants, ses « trois oiseaux » pris au piège dans cette ville comme ceux pépiant dans deux cages au-dessus de l’armoire chez sa mère, l’amour des autres qui comme elle ont reçu ce « destin toujours remis aux franges de l’abîme … ». Myriam aimée, aimante, enrage pour tous les délaissés : « Les coups qu’ils faut supporter quand sur nous ils s’acharnent. » Il lui aurait fallu trois mille pages pour le dire, mais elle s’est arrêtée à vingt-trois. « Cela voulait dire quoi, sauf un monde trop étriqué pour elle, une boîte où on se cogne aux parois parce qu’elle n’est pas aux dimensions de vos bras et votre rire, qu’on vous force de rester assise quand on voudrait courir, qu’on a cela en soi, aussi grand que cette beauté déployée des mots, quand elle disait sa couleur préférée être l’association du bleu et du noir. »

Autour de Myriam disparue, des discours mais pas ceux des politiques ceux des gens, leurs portraits en quelques traits exacts. Il y a le beau-père en tee-shirt rouge et « l’estime qu’immédiatement on lui portait », la mère, la sœur qui élève avec ses enfants ses neveux orphelins, Aimée la patronne de La Citadelle, les habitués du bar, les jeunes des virées du samedi soir, qui travaillent ou ne travaillent pas, et se droguent, harcelés par les dealers, disparaissent en prison, à l’hôpital dans le comas un temps, « Et que ça ne gêne pas, ici à Lodève, d’avoir des mois en blanc, après la vie reprend pareil. » Leurs mots parlés, transcrits avec respect de la parole offerte. Les écrits de celles qui viennent à l’atelier, comme Myriam C., leurs textes où sourdent leurs cris d’une vie dépossédée, repossédée grâce à l’écriture, leurs mots qui trompent la mort. La présence de ces êtres fortement incarnés dans la langue donne toute sa puissance au livre. Voir en peintre, dire en poète le souvenir de Myriam C., morte à trente-trois ans de « désoccupation forcée. » Et savoir toujours ce que l’on fait, pour qui on le fait.

François Bon, C’était toute une vie, Tiers Livre éditeur réédition 2016

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