Fictions

La Fondation philanthropique

… attendre… que ça à faire. On ne voit plus rien, on ne peut plus circuler. Je hais les orages. Le tonnerre me déchire la poitrine comme si les éclairs me ciblaient personnellement. J’ai toujours cette même idée folle : cette fois la foudre tombera sur moi. Le flash final ! Parmi les milliers de corps courant sous la pluie je vois le mien s’effondrer. Ce corps sur le trottoir, les passantes regardent et filent : pauvre femme. Je n’entends plus leurs souliers tapoter autour, les voix des enfants qui questionnent sous les parapluies. Les crapauds-buffles clapotent, viennent renifler ma chair brûlée. Finir foudroyée…Au loin, la sirène de l’ambulance ; elle grossit puis s’arrête. Le gyrophare palpite, lueur rouge dans les flaques. L’eau, le feu et le vent qui soulève les dernières feuilles mortes… Au mauvais endroit, au mauvais moment, dit encore une voix. La foule s’écarte. On emporte ma dépouille dans une housse. Les portières claquent et les badauds se dispersent, pressés de se mettre à l’abri. La vie des autres reprend son cours.

… ici, il n’y a personne. Les mères se sont enfuies dès les premières gouttes, traînant leur enfant par le bras. Mais dépêche-toi donc !… Je suis seule, ma voiture garée dans une rue déserte. Juste à temps, avant que l’avenue ne se transforme en un torrent de boue et que sortent les crapauds-buffles. L’eau chute par paquets sur la ville, cherche à s’infiltrer partout. J’écoute battre la pluie, elle cogne le pare-brise et la carrosserie, fouette les vitres… Je guette le début du déclin, la douce montée de l’apaisement des eaux. Mais non : la pluie redouble et le vent siffle. L’un après l’autre, les orages emportent le quartier par pans entiers. Ils engloutissent les murs, abattent les vieilles baraques, la pluie furieuse charrie ce qui traîne. Malheur à celle qui voudrait disputer la cité à la violence de l’orage.

… les tanks municipaux sillonnent les avenues à faible allure, on devine leur masse trapue derrière la lumière aveuglante des phares. Le décret gouvernemental doit être respecté sous peine d’une amende exorbitante. Alerte orages : se garer sur le bloque-roues le plus proche, verrouiller les portières du véhicule et patienter. Vous êtes en sécurité, clignote en vert sur le tableau de bord… Mais je sursaute à chaque déchirement du ciel. Je suis la ville assommée, je suis la ville qui se noie, j’étouffe sous les trombes d’eau indifférentes. Cette année, les orages sont spectaculaires. Moi, en sécurité, bien calée dans le bloque-roues, c’est écrit sur le tableau de bord. Pourquoi paniquer ?… quand l’oxygène manque, j’ai le droit d’entrouvrir la fenêtre : un filet d’air même gonflé d’humidité suffit pour pas crever. Tenir immobile jusqu’à ce que l’orage passe. La peau de poule par peur de la foudre. Attendre que s’apaise la colère du… À quelle heure je vais être à la maison ?

… cette sonnerie latino, Max l’a sélectionnée, mais je ne m’y fais pas. À chaque fois, je sursaute. Le téléphone se cache au fond de mon sac… Un numéro inconnu. Qu’est-ce que c’est ? Sûrement une vendeuse d’aspirateur ou d’assurances, une emmerdeuse quelconque ou l’appel automatique d’un robot. Tout le monde connaît : ça sonne, on décroche et… un silence noir, épais, à travers quoi on entend ce qu’on veut. On raccroche, agacée : un quart d’heure après ça recommence… mais je prends toujours l’appel. Pourrait concerner Max. Il rentre de l’école tout seul. J’imagine ce qui peut lui arriver : écrasé, racketté, battu, violenté. Enlevé ? Je l’embrasse le matin, un bisou rapide sur le front, sans savoir ce qui nous attend le soir. Mais comment faire autrement ? Je suis contractuelle : pas les moyens de payer une nounou. Rentre vite, vite, je lui dis : ne t’arrête pas, ne parle à personne… Les lois sont sévères contre les mères incapables de surveiller leurs mômes : le gouvernement veut protéger les enfants. Qui le lui reprocherait ? On ne voit plus aucun gamin traîner et encore moins un groupe de jeunes sans encadrement. Plus personne dans la rue sans destination, sans attestation. Vite, vite… Max rentre seul de l’école, et chaque jour je tremble qu’il soit contrôlé. Moi, sa mère… si je ne décroche pas... La juge me l’enlèverait. J’en mourrais.

– Allô ? Pardon ? Je vous entends mal…

(…)

– Qui vous a donné mon numéro ?

(…)

Elle hurle, cette folle. Mais qu’est-ce qu’elle me veut ? J’ai fait mes heures…

J’ai compris, Madame. Mais ce n’est pas à moi de… Faites une déclaration au standard de la Fondation ou remplissez le formulaire en ligne. Ils enverront…

– (…)

Comment avez-vous eu ce numéro ? C’est mon numéro privé ! Adressez-vous à la Fondation. Bonne soirée, Madame.

Une indicatrice Voisine solidaire se permet de m’appeler sur ma ligne perso ! J’ai terminé ma journée. Mon gamin m’attend. Je suis retenue par un orage interminable. Et, la voilà avec son ton suppliant. … elle insiste ! Je ne lui réponds plus. Les voisines solidaires doivent s’adresser au standard de la Fondation et pas directement aux contractuelles. Elle laisse un message, sa voix durcie, gluante, glaciale pareille à la peau des crapauds-buffles.

Madame, le GPS n’indique plus ma position en tant que personne ressource. Ça signifie que vous m’appelez en dehors de mes heures de service en utilisant mon numéro personnel. Vous empiétez sur ma vie privée. Je serais fondée à porter plainte pour harcèlement si vous insistiez.

(…)

– Je suis contractuelle : je n’ai pas le droit d’agir de mon propre chef, il y a une procédure… Il faut un mandat d’une permanente. Relisez la charte de la Fondation!

– (…)

– Mais comprenez-moi : mon fils m’attend. Je suis retardée par l’orage. Je ne peux pas m’occuper de cette famille. Déclarez-là en ligne, ils enverront une contractuelle de nuit, je vous le garantis.

– (…)

– Laissez Max en dehors de tout ça. Bien sûr qu’il est fier de sa mère, et pourquoi non ? Madame, je suis épuisée. Il est tard, je suis déjà loin…

– (…)

– Pardon ? Vous me voyez de votre fenêtre ? Mais vous êtes où ?

– (…)

– C’est du chantage ! Vous osez ?

– (…)

– Quelle allocation ? Mais j’ai déjà été contrôlée l’année dernière.

– (…)

– Bon, bon, d’accord. Je vais m’occuper de cette famille… après l’orage, dès que ma voiture est libérée du bloque-roues. Je n’en ai pas pour longtemps, c’est vrai. Envoyez-moi sa position géographique. Et pour ma prime d’initiative ? Je compte sur votre rapport favorable…

… si je me penche un peu, je l’aperçois à travers le pare-brise. Là : cette silhouette en contre-jour au troisième étage du building… la seule fenêtre éclairée. L’indicatrice se tient droite entre les rideaux. Elle fait un geste de la main. Pfffff ! Vous en faites quoi, de l’allocation ?… Je paie la dette avec, voilà ce que j’en fais de l’allocation. J’ai été au chômage, pendant des mois, et une imbécile de fonctionnaire s’est trompée dans ses calculs : on m’a versé trop d’indemnités… on me demande de rembourser ! Comment j’aurais pu deviner que c’était trop ? À peine de quoi nourrir le petit, c’était trop ? Une erreur de calcul sur mon budget millimétré. Et je me retrouve avec un problème supplémentaire : une dette envers l’administration. Voilà, ça c’est la vraie vie des gens ! Tu te débats pour maintenir la tête juste hors de l’eau, et on te l’enfonce à coup d’erreur de calcul. La fonctionnaire n’a pas été renvoyée, bien sûr. Et moi je dois rembourser des indemnités avec une allocation en laissant mon gamin sans nounou, exposé aux dangers. Au risque que la juge me l’enlève. La faute à qui ? À cette connasse de fonctionnaire !

… faut que je me calme… la colère est une émotion négative… la charte de la fondation l’énonce clairement : chacune de nos partenaires s’engage à aborder les vicissitudes de la vie avec sérénité et confiance… je parle toute seule, je gesticule, je m’échauffe mais l’indicatrice m’observe de là-haut. Qu’est-ce qu’elle dira sur moi ? En plus des rapports officiels, les indicatrices ont un fichier secret d’avis personnels : c’est illégal, mais pratiqué dans l’intérêt du service avec des guillemets. C’est ce fichier secret qui compte vraiment pour l’évaluation des contractuelles. Et cet orage qui n’en finit pas.

… les voilà. Les crapauds-buffles. Ils sortent des espaces naturels. Ils sont attirés par l’eau et poussent leur chant vainqueur en gonflant le cou. Leurs cris multipliés résonnent dans les rues maculées de flaques sales. Quelle laideur. Pourvu qu’aucun ne saute et se colle sur le capot. Pas moyen de s’en débarrasser autrement : enfiler les gants jetables, saisir la bête par le cou, tirer d’un coup sec. Pouah !

… le ciel s’éclaircit à peine. De gros nuages sombres bouchent l’horizon, mais il ne pleut plus. Les égouts gargouillent, le bloque-roues va être désactivé. Au lieu de rentrer chez moi retrouver Max, il faut aller visiter cette famille… Les indicatrices ont pris le pouvoir dans la Fondation. Elles jouent les cheffes, nous signalent des cas jour et nuit, elles ont accès à nos données privées. Elles nous menacent !Elles se permettent tout et le fondateur les laisse faire.

… je reconnais que le réseau des Voisines solidaires fait du bon boulot. Quand j’étais jeune, de nombreux sans-abri vivaient sur ces trottoirs. Des gens dormaient par terre sur des cartons, un matelas douteux : des hommes, des femmes, des enfants grelottaient sous une simple couverture. À croire que tous les malheureux de la Terre venaient s’échouer ici. Il y avait le bidonville près de la décharge. Maman m’interdisait de m’en approcher. Elle avait peur : ces misérables, on ne sait pas ce que le malheur peut les pousser à commettre, disait Maman. On n’était pas bien riches non plus, à la limite de la dégringolade. Maman se voyait dans les yeux des mendiantes, comme dans un miroir… Depuis que les Philanthropes sont au gouvernement et que la Fondation tient le ministère de l’Éradication de la pauvreté, il n’y a plus de SDF. Les indicatrices signalent les nécessiteux qu’elles repèrent dans leur zone, alertent les permanentes dans les bureaux qui envoient les contractuelles sur le terrain. Les familles sont systématiquement secourues. Là où les politiques publiques ont échoué, le privé montre son efficacité. Le fondateur a mis le paquet pour faire disparaître la misère. Les bénévoles, les permanentes, les contractuelles, toute la Fondation s’est mise au service de cette grande cause… Pas comme les fonctionnaires : vivement qu’on soit débarrassées des derniers spécimens de l’engeance parasite. Le service public aujourd’hui, c’est les fondations philanthropiques. Et ça marche ! Le problème des sans-abri a été réglé en quelques semaines…

…mais je ne suis pas corvéable à merci parce j’ai un contrat avec la fondation ! J’aurai bientôt payé ma dette. J’ai le droit qu’on me foute un peu la paix, non ?

… d’après le positionnement latitude-longitude que l’indicatrice m’a envoyé, la famille se trouve au nord de la ville, pas très loin. Ça ira vite. Si je me perds pas… Les quartiers nord ont été classés espaces naturels protégés : présence humaine prohibée. Il y a longtemps que je n’y ai pas mis les pieds. Un couple et une enfant ; mais pourquoi ils sont allés se fourrer dans cette jungle ?

… sales bêtes de crapauds-buffles. Envahissants, toxiques. On les a introduits en ville pour bouffer les rats, mais ils pullulent et c’est encore pire. À la saison des orages, ils se multiplient. Les rongeurs fuient les caves inondées, les crapauds-buffles sortent et poursuivent les rats sur la chaussée. Beau spectacle !… Ils se collent sous les bagnoles. J’ai horreur de les écraser, le bruit que ça fait, cette poche humide qui éclate. Bouh… Allez. On y va. Tout doucement. Pas déraper sur la chaussée couverte de boue, contourner les crapauds-buffles… Le ciel tourne au rose foncé ; je me dépêche avant la nuit complète.

… au nord, il y a cinq ans, c’était encore un quartier d’habitations. Très dense. Une cité avec plusieurs barres d’immeubles. Le gouvernement des Philanthropes l’a fait évacuer juste après le grand confinement. Il fallait désengorger les métropoles, revégétaliser les périphéries pour lutter contre la pollution et les épidémies. Les populations des HLM ont été déplacées en région. Les Philanthropes ont eu l’idée géniale de repeupler la diagonale du vide. Les Ardennes, l’Auvergne, la Creuse, jusque dans les Landes. Les familles transplantées ont reçu une jolie maison dans un lotissement avec un potager, elles ont trouvé l’air pur et les paysages : on les voit, rayonnant de bonheur, filmées pour les infos du soir. Bien sûr, il y a eu des critiques. Les bourgeois restent en ville tandis qu’on envoie les quartiers populaires à la campagne ! On voit le mal partout. Mais là-bas, les pauvres vivent bien mieux. Leurs gamins respirent enfin…

… les Philanthropes ont laissé la nature reprendre ses droits dans les quartiers abandonnés. Renouée du Japon, arbres aux papillons, robiniers, berce du Caucase se sont plantés tout seuls. Avec la chaleur et les orages, ça a poussé très vite. Les plantes ont crevé les murs, explosé les vitres, soulevé les tours de la cité, qui s’effondrent. Il est strictement interdit de pénétrer dans un espace naturel… En tant que contractuelle de la Fondation, j’ai une attestation d’accès dérogatoire : les forces de police ne plaisantent pas avec le respect de la nature…

… où cette famille a-t-elle bien pu se planquer ? Ici, pas d’ondes électromagnétiques, ça perturbe les écosystèmes. Une femme, un homme, un enfant : les repérer sans GPS, à l’intuition et au hasard, au beau milieu de la jungle, en trimballant un kit de survie qui pèse une tonne. Les feuillages détrempés gouttent sur mon gilet trop léger, je frissonne. Et j’ai peur des crapauds-buffles et je ne sais pas quels animaux de l’ombre peuvent surgir des feuilles vernissées et je voudrais être chez moi, serrer le corps chaud de mon fils contre ma poitrine, cuisiner notre petit repas du soir que nous mangerions en bavardant. Il me raconterait sa journée d’école, je ne lui dirais rien de mes soucis et nous irions nous coucher, bien au chaud chacun sous sa couette, en écoutant le murmure de la pluie d’automne qui caresse les vitres de l’appartement…

… ici, l’obscurité envahit l’espace bien avant que ne tombe la nuit. Le soleil ne pénètre qu’au plus fort de l’été, à peine. Les branches et les palmes géantes tombées des arbres craquent sous mes pas. J’entends des grondements, des hurlements : partout on m’épie. Je sens les yeux des bêtes s’ouvrir sur mon passage. Et ce kit de survie me ralentit, je le traîne comme un chagrin à travers les lianes entremêlées… Une nuée de perruches vole d’arbre en arbre, poussant des cris d’alerte. Je sens les chauves-souris me frôler les cheveux… J’ai peur, comme une gamine de conte perdue dans la forêt je claque des dents… Mais les loups sont une espèce disparue… enfin, je crois… Et si je revenais sur mes pas ? Je dirais que je ne les ai pas trouvés, qu’ils sont partis, se sont envolés comme autrefois les oies sauvages… Sur le lac, près du saule pleureur les oies au cou dressé que je nourrissais de pain rassis en tenant la main de maman… elles s’effaçaient en octobre. Le vol en v des oies sauvages… la barque au fond crevé qui lentement sombrait. Il me reste des photos aux couleurs pâlies… Le lac de mon enfance depuis longtemps asséché. Abandonner la mission ? Je perdrais mon contrat et plus question d’en décrocher un autre. Je ne peux pas décevoir le fondateur qui m’a choisie entre cent chômeuses prêtes à tout sacrifier pour…

… de la musique ? On dirait… un violon ?… là, derrière les catalpas… Oui, un air de violon, par-dessus le grincement des mandibules et les grognements sourds des bêtes. Comment peut-on jouer ici cette chanson mélancolique ? L’indicatrice a raison, c’est une urgence. Il vaut mieux que je les trouve en zone interdite avant les flics. De la musique dans l’espace naturel ! Une voix d’enfant chante une plainte, on dirait qu’elle m’ap­pelle… ils sont dans ce bâtiment à moitié effondré. Plus de porte, l’escalier est abrupt, très étroit, le ciment s’effrite sous mes pieds… Le kit de survie, je dois le hisser, marche après marche… et ce noir menaçant partout… la voix de l’enfant me guide, l’air de violon. Encore un étage. Ne pas tomber, me casser la jambe : personne ne se risquerait à venir me chercher dans cet endroit sauvage… Là, au bout du couloir… Ma respiration, trop forte… le bruit énorme de mes pas… Le violon s’est tu comme l’enfant. J’entrevois trois silhouettes derrière ce rideau où filtre une faible lumière. Ça sent la soupe. Depuis combien de temps cette famille vit ici, dans la plus complète illégalité ?… à quelle heure je vais être à la maison ?

Bonsoir… Je peux entrer ? Merci. Je pose ça là, c’est lourd. Ouf ! Je peux m’asseoir ? Merci… Hum, hum… Voilà… non, n’ayez pas peur. Je suis envoyée par la fondation philanthropique. On aide les familles en difficulté… que ça soit pour des problèmes financiers ou des questions de santé, de logement ou d’accès à l’éducation. Une bénévole des Voisines solidaires a repéré votre famille comme ayant des besoins spécifiques qui correspondent à nos actions philanthropiques. Elle m’a avertie et … Ah ! Cette grosse boîte qui intrigue votre enfant, c’est ce que nous appelons un kit de survie. Vous y trouverez des couvertures de survie, des produits de première nécessité. Hygiène : couches, shampoing, brosses à dents, savons… Alimentaires : conserves, nouilles, patates, lait, huile, raviolis. Il y a même un jouet et… ce livre : la biographie de notre fondateur ! Vous le connaissez ? Oui bien sûr, tout le monde le connaît… c’est le milliardaire… celui des vaccins… Notre fondateur a pensé à tout pour vous dépanner, le temps d’être orienté vers un centre de premier abri. Dans un jour ou deux vous n’aurez plus de problème de logement, grâce à la fondation philanthropique. Vous allez bénéficier d’une aide personnalisée. Nous allons remplir immédiatement votre dossier d’accom­pagnement méritoire pour enclencher la procédure de prise en charge… Pas facile de s’en tirer en ce moment, hein ? La crise est mondiale : économique et écologique… sanitaire… Mais la solidarité c’est le cœur de métier de notre fondation philanthropique… Ne vous gênez pas pour moi, mangez votre soupe avant qu’elle refroidisse. Non, merci… je ne veux pas vous déranger… Bon, d’accord, une petite assiette alors… c’est gentil de votre part. Mais je ne pourrais pas rester longtemps, parce que mon fils m’attend… alors : noms et prénoms des bénéfi­ciaires ?… Votre situation va complètement changer grâce à la Fondation philanthropique. Il suffit de me donner vos noms de famille, vos prénoms et vous serez rapidement mis à l’abri… Ah ! et aussi vos dates de naissance, nationalité, profession et puis on terminera par un petit prélèvement : un peu de salive sur un bâtonnet. C’est le test obligatoire. Il y en a pour cinq minutes… votre soupe est très bonne chère madame… Mais je vais vous laisser dès que nous aurons renseigné votre dossier. Mon garçon est seul à la maison… On se reverra au centre de premier abri parce que je suis votre contractuelle référente. Là-bas, vous trouverez la sécurité, un logement sain, l’école, des docteurs… vous comprenez ? Fini les crapauds-buffles ou le risque de recevoir un morceau d’immeuble sur la tête en traversant les ruines. Allez : Nom et prénom des bénéficiaires ?… hum, hum… Au centre, vous serez protégés, nourris, soignés… L’école ! pensez à l’avenir de votre enfant !… hum. Allez, noms et prénoms ? … excusez-moi, je suis assez pressée… Bon, alors je vous rappelle que vous avez investi un lieu sans droit ni titre dans un espace naturel à présence humaine prohibée. Je viens vous apporter l’aide de notre fondateur, mais si vous persistiez à ne pas coopérer, je me verrais dans l’obligation de vous signaler pour occupation illégale et négligence parentale. C’est clair ?… je suis désolée de devoir hausser le ton mais vous ne m’aidez pas ! Vous comprenez ? Vous comprenez notre langue ? Vous allez être hébergés gratuitement dans un centre humanitaire, aux frais de la Fondation philanthropique. C’est une chance pour vous. Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?.. On ne vous demande… absolument rien… vous êtes pris en charge… juste le respect du règlement intérieur, ça va de soi, comme dans toute collectivité… On vous expliquera sur place. Noms et prénoms, s’il vous plaît, la nuit est là et mon fils… Réfléchissez un peu : je vais devoir faire un rapport… Notre fondateur sera très déçu… le centre de premier abri, c’est l’affaire de trois mois au maximum : ça passera vite. Il y a des animations, des toboggans. Ça fera un peu comme des vacances… Une sorte de colonie. Après… vous serez orientés vers un logement définitif… avec un enfant, vous êtes prioritaires… donc à la fin de la période, les bénéficiaires sélectionnés montent dans des cars, avec leurs valises, et ils s’en vont vers… ben, vers leur nouvelle vie… je ne peux pas tout…. mes compétences se limitent au centre de premier abri… Il paraît que les bénéficiaires rejoignent les familles déjà installées dans la diagonale du vide. La Creuse ou les Landes… les paysages sont splendides… l’air pur… Je ne sais pas, moi… je n’ai plus aucun contact avec… les liens personnels sont interdits par la charte de la Fondation philanthropique. Notre fondateur tient beaucoup à ce que nous gardions une certaine distance. Pour l’efficacité de nos missions, il faut éviter les relations affectives, vous comprenez ? En tant que contractuelles, nous ne devons pas nous attacher aux… ça ne serait pas professionnel. Là où on les emmène, les familles sont parfaitement heureuses… on voit les bénéficiaires dans des reportages aux infos… Vous regardez les infos ?… On a résolu la question de la pauvreté. Il n’y a plus de malheureux dans ce pays. Moi, je ne sais pas ce qu’ils deviennent après le centre de premier abri… on perd le contact : comment garder des liens avec des centaines de… ? En fait, je ne reconnais personne sur les vidéos qui passent aux infos. J’ai beau scruter les visages, je ne vois pas ceux que j’ai secouru… le bonheur les transfigure, ils sont méconnaissables… Qu’est-ce qui leur ar­rive ? Les hommes, les femmes, les enfants… ils montent dans le car, avec toutes leurs affaires. Le conducteur fait démarrer le moteur… on agite tous la main, eux à la fenêtre du car, nous debout sur le seuil du centre de premier abri… On regarde le car s’effacer au tournant…. Et puis ? Quoi ? Qu’est-ce que vous imaginez ?… qu’est-ce qui pourrait leur arriver ?… Ils ne peuvent tout de même pas disparaître!… Noms et prénoms ?… Il ne faut pas prêter l’oreille aux rumeurs… où sont les preuves ? Soyons cohérents… des milliers de personnes ne peuvent pas disparaître comme ça… sans laisser de traces… alors ? Noms et prénoms ? Nom et prénom ? Vous refusez l’aide de la Fondation philanthropique ? Vous reprenez votre violon, et cette chanson mélancolique qui me met les larmes aux yeux… je vous préviens que je pars… mon fils… il m’attend… nom et prénom… une dernière fois… Vous comprenez ?

… la nuit est si dense et la pluie s’est remise à tomber… les bêtes au pelage humide se faufilent entre les herbes, je sens leur souffle me soulever les cheveux… Par ici ou par là, c’est pareil : l’espace naturel c’est la jungle partout… comment en sortir ? Comment retrouver mon auto ? Pas de téléphone, pas de sonnerie latino… ah, non, madame l’indicatrice des voisines solidaires, votre famille de nécessiteux, je ne l’ai pas trouvée… pfuitt ! Envolée ! Oui, comme les oies sauvages ! A-t-elle existé ailleurs que dans votre délire de bénévole ? Vous allez faire un rapport ?… Vous appelez immédiatement les forces de l’ordre ? Mais puisque je vous dis que je ne les ai pas trouvés. C’est si facile de se perdre dans la nuit… de disparaître… dans le brouillard… par ici ou bien par là… partout le cri glacial des crapauds-buffles…ils approchent… j’entends le grondement des tanks municipaux, je vois les phares entre les troncs monstrueux des arbres… à quelle heure je vais être à la maison ?


Visitation

La sonnerie l’expulse du premier sommeil et de son lit, draps rejetés, ses pieds nus sur le parquet. Porte de la chambre, elle traverse la salle à manger jusqu’au salon, jusqu’au guéridon près de la fenêtre sur lequel hurle le téléphone relié au réseau par une prise fichée dans le mur. Elle décroche, mais personne. Elle déclare, essoufflée, que cette fois ça suffit. Minuit trente six. Et combien de temps mettra-t-elle à se rendormir ?

La lune maigre, l’éclairage jamais éteint des appartements d’en face jettent des lueurs dans la pièce où gisent sous des housses les meubles comme des baleineaux morts. Seul son fauteuil, un vieux voltaire dont l’étoffe noircit à l’endroit où elle pose sa tête sommeille à découvert. Elle s’y enfonce, reprend ses esprits, l’appareil entre ses mains émet des bips réguliers, appelle sa base. Ils exagèrent, souffle-t-elle sans savoir qui se dissimule derrière l’impersonnalité plurielle de ces ils qui font sonner son téléphone même la nuit mais au bout du fil, il n’y a que le vide où se disperse l’écho sa propre voix. Allô ? Allô ? Autrefois, songe-t-elle, on décrochait, un dialogue s’ensuivait. Bonne ou mauvaise nouvelle, appel attendu des jours qui venait enfin. Appel redouté auquel on n’échappe pas. Une voix, le plus souvent familière bien que grotesquement lointaine et déformée, vous saluait, la conversation pouvait durer des heures et l’on réglait la charge d’une langue trop bien pendue sur la facture mensuelle. Les disparus ne lui téléphonent pas ni les vivants d’une autre génération. Elle a reçu longtemps les appels de télévendeurs, d’enquêteurs des instituts de sondages, d’hommes et de femmes qui se trompaient, s’excusaient sur un ton vexé quand elle leur répondait qu’elle n’était pas celle qu’ils pensaient, qu’ils avaient commis une erreur. Ces faux interlocuteurs raccrochaient nerveusement comme si c’était elle la coupable de leur mauvaise vue, de leur doigt qui s’égare, de leur faute de copie peut-être irrémédiable.

Et maintenant les robots, les robots seulement et plusieurs fois par jour. Les machines liées aux machines qui se déclenchent les unes les autres, absurdement. Quelque part sur la planète (ou directement des satellites qui tournent dans l’espace?) un robot tire son numéro parmi des milliards d’autres, déroule causes et conséquences jusqu’à faire sonner son téléphone posé sur le guéridon. À minuit trente six, ils exagèrent. Elle se penche, tend la main vers la prise qu’elle saisit, tire fort : ça cède, clac. La prise couleur crème, laide sur le tapis oriental. Cet objet qui, sous des formes diverses, l’a accompagnée toute sa vie, elle vient d’en précipiter l’agonie : elle l’a débranchée. Le téléphone, c’est fini.

Qu’est-ce qu’elle y perd ? Peu de chose, se dit-elle en regardant la lune comme une rognure d’ongle girer au-dessus des immeubles neufs. L’espoir que quelqu’un se souvienne, cherche son nom dans ses listes griffonnées sur les pages arrachées par le temps d’un petit carnet qu’elle imagine noir, se dise qui sait… se dise on verra bien… tape ses dix chiffres, attende le cœur battant ce déclic quand elle décroche. L’espoir ténu d’un c’est moi, tu te souviens… ?, ridicule et vain. Le ciel est clair, la nuit sur la ville jamais sombre à cause de toutes ses lumières allumées. Elle inspire à fond. Soulagée, détendue, presque joyeuse. La solitude lui paraît allégée, délestée du poids de plomb de l’attente inutile. Elle va se remettre à lire vraiment, sans ce petit agacement que produisait jusqu’alors la possibilité même infime que ça sonne, l’interrompant dans sa lecture et qu’elle doive après le dérangement reprendre le paragraphe, remonter la page, renouer le fil des mots brisé par le téléphone.

Elle écoute les bruits de l’immeuble. Un pas fait grincer les lattes d’un plancher. Leurs télés l’une après l’autre se taisent comme leurs musiques dont elle perçoit les rythmes graves s’insinuant par les murs. La porte du hall se referme lourdement, ébranlant les murs sans ménagement : sans doute le gars du premier qui rentre avec son chien. Le mécanisme de l’ascenseur se déclenche : un rentre-tard des bureaux ou du bistrot ou. Friselis des câbles et des poulies, ce léger soupir quand stoppe la cabine s’ouvrant à l’étage. Non, ça ne peut pas être à son étage : elle est seule au cinquième. Elle entend remuer, un frottement contre la porte. Quelqu’un est là. Elle sursaute, le cœur battant. On sonne ! Elle ne bouge pas, ses mains tremblent, elle ne respire plus. Faire la morte. Ça sonne une deuxième fois. Elle se lève, va et sur la pointe des pieds se hisse jusqu’à l’œil rond du judas. Sur le palier, elle ne voit qu’une masse noire impossible à identifier. L’ombre lève le bras, sonne une troisième fois. Ne pas allumer, ne pas ouvrir, ne pas se laisser avoir par la mort qui vient toquer chez vous et vous saisit, vous emporte comme une enfant noyée, dans sa grande capeline. Mais ses doigts attrapent la poignée, elle ouvre d’un claquement sec.

Pas où dormir, il dit. Répète : dormir. Elle s’écarte. L’homme entre chez elle chuchote merci. Elle referme la porte, le précède dans le salon, attrape un coin de la housse qu’elle soulève et retire. Elle désigne le canapé d’un geste, comme une invitation. L’homme s’étend et plonge aussitôt dans le sommeil. Elle regarde l’homme dormir. Il est jeune, le front déterminé. La bouche entrouverte boit le repos qui sauve. Elle ne se demande pas ce qui se passera quand le soleil par-dessus les immeubles éclairera le salon avec la housse étrangement pliée et l’homme, cet enfant, ouvrira les yeux.


Sommeil

De la cour pavée du château, par-delà la balustrade qui donne sur les cimes ébouriffées des arbres tapissant la colline en contrebas, elle regarde la Seine argentée, figée au pied des buildings de hauteurs inégales dont les façades lisses reflètent les nuages. Boulogne, Sèvres, Meudon. Le long du quai, tout un chaos de constructions sans beauté bâties pour le rapport : immeubles clinquants dressés les uns contre les autres, aux faîtes biseautés écorchant le ciel. À droite, trois grues rouges plantées sur l’île Seguin. Et puis, ratatiné derrière la muraille de métal et de béton vitré, un fouillis : l’ouest parisien moutonnant sous le dard de la Tour Eiffel. Le vieux Paris dans l’ombre infâme du Sacré-cœur. Vue panoramique sur ce fatras urbain fait d’une succession d’accidents.

La fin d’après-midi s’étire et suinte. Des nuages épais se meuvent par plaques, dérivent, se déchirent. Un bleu intense éclaire soudain l’horizon : une flaque de lumière glisse, illumine une bande blanche de bâtiments repeints, fait étinceler les zincs. D’ici, on n’entend qu’à peine le grondement du trafic, on oublierait presque l’autoroute. Elle veut cela : l’assourdissement des bruits de la ville. Un pas à l’écart, libre, tant qu’il est encore possible. Sans préméditation, elle a garé la voiture sur le parking, franchi la grille et grimpé le raidillon jusqu’au château. Mais elle est tranquille : elle ne sera pas en retard. Elle est partie tellement en avance qu’elle a bien le temps d’un détour. Maintenant, elle goûte le calme de la promenade sous les arbres, malgré la vue décevante sur un Paris qu’elle déteste : celui du fric, des promoteurs, de la spéculation. Un hélicoptère approche, dont le bourdonnement d’abord léger grossit monstrueusement. Elle ne peut s’empêcher de lever la tête et de scruter le ciel à la recherche de l’appareil, qu’en ce jour de défilé militaire elle imagine transporter ministres et président. L’insecte s’éloigne, emportant avec lui son chargement d’élites et son battement de pales. Elle se retourne.

Il n’y a plus de château : il a brûlé. Bombardé en 1870, croit-elle, pendant le siège de Paris. Ne reste, tout autour de l’esplanade, que la balustrade classique et, sous les semelles fines des sandales, les gros pavés inconfortables de la cour. On a planté dans des bacs de bois peint, des cyprès taillés en cône : ils frémissent sous le petit air qui souffle par bouffées de fraîcheur venues du fleuve. Géants verts, unijambistes et gras du bide, au garde-à-vous sur deux rangs. Elle a du mal à caser les volumes d’un château royal dans cet espace qui, bien qu’il domine la ville, lui semble étriqué. Elle contourne le plan peu lisible, au dessin s’effaçant sous le soleil, rongé par le vent et la mousse. L’eau stagne dans les bassins et les jardins se succèdent ; on accède à l’orangerie par une volée de marches. Un jogger la dépasse, les chaussures de sport font crisser les graviers sur la terre sèche ravinée par les pluies. Deux hommes jeunes lancent des boules de pétanque dans une allée ; choc métallique, rires. Une femme laisse courir son caniche derrière une balle, qu’il saisit dans sa petite gueule et ne veut plus lâcher. Vies paisibles de jour férié. Il ne fait plus si chaud ; sur les hauteurs, l’été desserre un peu sa prise. Une notice lui rappelle qu’ici prit fin le directoire pour faire place au consulat ; précisément dans ce bâtiment de l’orangerie disparu. Le caniche aboie, sa maîtresse lui renvoie la balle à l’aide d’une raquette de tennis. C’est le coup d’état du 18 brumaire an VIII qui mit fin à la Révolution.

Voilà. Elle devrait rebrousser chemin, maintenant ; retrouver la voiture sur le parking, reprendre l’autoroute pour se pointer pile à l’heure au rendez-vous. Ils ont insisté sur la ponctualité. Elle a senti, dans leur voix, l’écho d’une menace malgré les chemises à la mode, manches retroussées et col ouvert, malgré les lunettes de luxe négligemment levées sur le front, malgré les mèches en bataille et les sourires à pleines dents. Mais au bout de l’orangerie, où les arbres fruitiers dressent leur tronc maigrelet entre des parterres de fleurs assoiffées, un escalier de pierre usée la tente. Elle veut découvrir ce qu’il y a derrière la balustrade, quel secret ombrent ces ramures qui caressent mollement le ventre des nuages. Elle songe à l’éden et se hisse péniblement jusqu’à un rectangle de pelouse jaune. Elle ne voit personne dans cette partie du jardin. Aux quatre coins du désert : des socles, dont trois supportent une sculpture du XVIIIe siècle, que les mécénats d’un club de rugby et d’une marque de boisson énergisante ont permis de restaurer. Elle les trouve bien trop blanches, trop briquées, trop naines aussi. Elles font pièces rapportées, ces figures tirées de leur sommeil dans les fraîches réserves du Louvre pour être flanquées là, sur les socles trop grands du parc de Saint-Cloud. Hippomène et Atalante, un guerrier nu affligé par la défaite, un discobole stoppé en plein mouvement, toute la bimbeloterie grecque recyclée par les bourgeois, exhibée sur ces supports démesurés, comme des biscuits de Sèvres sur le buffet ciré d’une vieille tante. Elle caresse du bout des doigts le marbre rugueux, le pied menu d’Atalante rattrapée dans sa course grâce à la ruse d’Hippomène, qui a lancé devant elle, pour arrêter la belle sportive, la tentation de trois pommes d’or. Atalante vaincue offre son visage au ciel, la bouche entrouverte en un soupir d’abandon, le poing serré sur la rondeur d’un fruit, les yeux à la renverse, aveugles.

Le soleil perce d’un coup, enflammant la chevelure d’Atalante, allongeant sur le sol les ombres étrécies des statues, dessinant en noir une inquiétante libellule : la silhouette de l’hélicoptère. L’appareil fait du sur-place au-dessus du jardin dans un raffut de pales et de moteur. Elle sent peser sur elle le regard de l’invisible pilote. Elle se voit elle-même, de tout là-haut, minuscule point sombre à l’ombre étirée sur les graviers du parc, plus dérisoire encore que ces héros néo-classiques aux poses affectées. L’hélicoptère tangue puis bascule légèrement sur le côté, décrit une large courbe pour disparaître derrière les frondaisons. À présent, il lui faut partir, quitter le domaine, et vite. Que penseront-ils en ne la voyant pas venir ? Lâche, diront-ils. Elle s’est dérobée au dernier moment. Et que leur répondre alors ? Elle entend leurs rires complices, leurs plaisanteries avant que ne tombe la sanction. Mais, non. Elle aura quelques minutes de retard, c’est tout. Elle ne comprend pas l’angoisse qui l’étreint : c’est le silence, peut-être, la densité du silence après le passage de l’hélico ; en ce jardin reculé, parfaitement géométrique, nul son ne vient frapper ses oreilles. Les vieux marronniers n’agitent plus leurs palmes comme ils le faisaient tout à l’heure, en un doux murmure apaisant. Le silence s’est abattu sur elle, impénétrable tel un bloc de pierre qu’aucun chant d’oiseau ne peut fracasser.

Elle se traîne vers un banc où reprendre souffle. Les sandales roulant les graviers sous ses pas, éraillent le silence, qui se referme aussitôt sur cette égratignure infime. À l’autre extrémité du banc, dissimulé dans l’ombre, elle découvre un vieil homme, tassé sur lui-même, immobile autant que les corps sculptés dans le marbre blanc. L’apparition la trouble : elle se croyait ici seul être vivant, voyageuse fourvoyée dans les ruines médiocres de gloires déchues. Et s’il s’agissait d’une œuvre ? De l’un de ces moulages en résine reproduisant parfaitement la texture de la peau humaine que se plaisent à réaliser les artistes contemporains, délaissant les sujets mythologiques pour la mythologie moderne de nos sociétés de consommation ? La poitrine du vieillard se soulève et s’abaisse, imperceptiblement : il dort ; elle se trouve idiote d’avoir pris la vie pour son imitation.

Elle a sommeil. Elle a presque oublié pourquoi elle est entrée dans le parc, désirant la fraîcheur des sous-bois mais plus encore le repos de l’esprit en retrait de la ville excitée par le défilé militaire et la chaleur de juillet. Elle a fui les avenues pleines de cafés bruyants, où les clients lorgnent sur grand écran la parade des tanks, les avions de combats, les soldats en tenue d’apparat levant le godillot à la même cadence, la foule des badauds émerveillés, fiers de tout ce bric-à-brac coûteux d’engins faits pour tuer. Elle a répondu à l’appel des arbres centenaires, croyant trouver à leur pied la paix du recueillement, le calme propice avant l’épreuve du rendez-vous. Mais elle n’éprouve que l’anxiété de l’esseulement. Errant dans ce jardin qui surplombe l’agitation des hommes, parmi les déblais de l’histoire, elle ne sent pas la présence, au-delà du temps, des révolutionnaires, de Napoléon Bonaparte, ni des Prussiens de 1870. Le silence de la mort ne bruisse pas du terrible fracas des armes. Elles se sont tues, ces éternelles figures de cire pour manuel scolaire. Elle renifle un fade parfum de cendre. Un goût amer lui vient dans la bouche, qu’elle crache sur les graviers. Elle a soif d’eau fraîche, d’un regain de force, mais elle a tant sommeil. Il faut pourtant vider les lieux : il est encore possible de rejoindre l’autoroute et d’imaginer une explication qu’ils ne croiront pas, une excuse malgré l’humiliation, pour tout recommencer, pour qu’ils l’acceptent encore. Elle paiera le prix de son égarement. Qu’est-ce qu’elle pensait trouver ici ? Quel refuge pour quelle désertion ? Elle se lève, laissant le vieillard à ses rêves et Atalante à son funeste désir.

Ses yeux fouillent le clair obscur. Il lui faut descendre les escaliers, retrouver la sortie dans le labyrinthe du parc, ne pas se perdre malgré la lumière déclinante qui défigure le paysage et fait naître des monstres. Il n’y a qu’à rejoindre le parking où sa voiture l’attend sous les miroirs dressés des buildings. Est-ce si difficile de reprendre le fil de sa vie ? Est-ce si difficile de faire face ? Elle se hâte, voudrait courir, mais son pas bute, sur quoi ? C’est le corps d’une femme étendue sur l’herbe. Jeune, très belle, très pâle, le visage noyé dans une nappe de cheveux bruns, les yeux clos. Elle s’agenouille, perçoit le souffle régulier de l’endormie, la tiédeur de sa peau. Plus loin, c’est un ouvrier qui sommeille sur un banc, la tête sur son bras replié, il a ôté son casque et ses souliers ; là, un couple enlacé et leur bébé en poussette, assoupis dans l’ombre épaisse des tilleuls. Elle reconnaît, appuyée contre un tronc, la mâchoire relâchée, les joues molles, la femme à la raquette de tennis et son caniche : ils dorment. Un rire nerveux lui secoue les épaules : il ne manque plus que les statues s’animent et sautent de leur socle pour danser la sarabande ! Ridicule ! Ainsi, elle n’est vraiment que ça ? Une héroïne de papier, dévoyée dans un conte fantastique ? Son cœur bat plus vite, ses mains tremblent : elle comprend qu’elle a peur, que la panique l’a rattrapée, cette terreur qu’elle aurait éprouvée à l’instant du rendez-vous, où elle n’est pas allée.

Le soleil mourant fait palpiter les bassins de reflets rouge sang. Les ombres auront bientôt dévoré le parc comme la guerre a subtilisé le vieux château. Elle songe à s’étendre, elle aussi, parmi les autres dormeurs. Elle voudrait fermer les yeux, se laisser charmer par les délices d’un sommeil infini dans ce parc enchanté. Elle avait rendez-vous et c’est ici qu’elle s’est rendue : elle n’a plus qu’à se rendre au renoncement victorieux. Sa tête s’incline déjà sur sa poitrine, ses doigts caressent l’herbe sèche, un genoux plie sur la terre. Non. Quelque chose en elle résiste encore à l’oubli. Elle se redresse malgré la nuit. Ses jambes engourdies la portent, telle une automate, jusqu’au sentier bordé d’impénétrables broussailles qui descend en pente raide vers la ville. Elle frémit tandis que dans le ciel éclatent les premiers explosifs d’un feu d’artifice. Tonnerre assourdissant de la fête. Tout au bout du chemin, elle entrevoit, sous la lumière des flashs aux couleurs changeantes, la silhouette si petite du gardien qui, lentement, referme les grilles.

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Thème : Overlay par Kaira.