Catégorie : chroniques

Nuit de sommeil depuis très longtemps, et du soleil au réveil. On pourrait se contenter de si peu, je m’en contente au moins pour l’heure qui suit, à moins que. Vivre avec un enfant malade est épuisant, même quand cet enfant n’en est plus un. Au bout de quatre ans, on a déjà essayé beaucoup de pistes, qui se sont révélées des cul-de-sac ou bien des sentiers praticables mais sablonneux qu’il faut accepter de parcourir à vitesse lente, et parfois la sente s’interrompt, il faut inventer autre chose pour traverser l’abîme qui s’est ré-ouvert comme une plaie dans ce qu’on croyait chemin de guérison, qui l’est peut-être après tout. La maladie psychique a ceci de particulier qu’elle agace. On a beau savoir, devant la récurrence des symptômes, l’usure qu’ils imposent aux personnes autour, on tombe soi-même dans le panneau du simplisme, la pédagogie du coup de pied au derrière: qu’il se bouge! qu’il se trouve un travail, un logement! Non, ça n’est pas ça. Je le sais. Du travail il en a un puisqu’il est peintre. Un logement il en a eu un. C’est la maladie du trois pas en avant, deux pas en arrière ou parfois quatre. Soi-même, lutter pour ne pas sortir trop altérée de cette période dont je crois encore qu’elle finira, qu’il y aura du mieux, que mon garçon trouvera un équilibre pour vivre avec ça puisque ça lui est tombé dessus, à lui. En sortir sans se détester soi-même de ce qu’on lui dit quand on n’en peut plus, que le mal qu’on ressent doit s’épancher par des mots mauvais qu’on regrette aussitôt mais dont on ne peut pas faire qu’ils n’aient pas été dits.

Hier, discussion avec une amie travailleuse sociale dans une association dont une partie de la mission consiste à se rendre sur les bidonvilles pour établir les diagnostics sociaux et concevoir des stratégies d’accompagnement vers le logement pour les familles qui y vivent. Elle m’explique que, depuis des mois, ce travail qui prend du temps, de l’énergie et pompe de l’argent public se trouve balayé soit par un maire, soit par un préfet, qui ne tiennent aucun compte des résultats de l’étude mais expulsent. Faire semblant d’agir dans les règles, utiliser les associations à fin de vitrine humanitaire en tordant le bilan établi pour expulser puisque l’obsession est d’expulser: opération place nette comme on dit à l’Intérieur. À la fin d’une réunion avec une préfecture, un adjoint au maire rit (jaune) et lui demande, alors qu’est-ce que ça fait de comprendre qu’on a travaillé pour rien? Le cynisme qui se veut humoristique est symptôme du découragement général. On n’a plus prise sur rien face au pouvoir autoritaire de l’un ou l’autre selon le contexte local. Nous restent les mauvaises blagues pour ne pas sombrer dans le désespoir. Quand aux personnes concernées, elles seront dispersées, poussées plus loin, elles devront se cacher mieux. Mon amie et moi avons lu le même article, qui parle de la lutte du gouvernement contre les habitats légers. Dans cet article, la journaliste mentionne l’utilisation des satellites pour repérer les yourtes et autres cabanes considérées indésirables. On se dit que les familles roms qui se réfugient toujours plus loin des regards (et donc des secours éventuels), pourraient être repérées par les satellites de la police. Le vertige qui nous prend est d’autant plus fort que nous sommes en terrasse, sous un soleil de plomb, au milieu des buveurs et des buveuses de fin d’après-midi qui profitent avec insouciance des premiers beaux jours.

Pour m’épargner une nuit d’insomnie, j’écoute en sourdine un podcast sur les lieux de Georges Perec, en commençant par la rue Vilin. Intelligence, beauté, humour, poésie, mémoire pourraient m’être viatiques au sommeil. Mais non. Me plongent dans une sorte de rêverie sans cesse interrompue et (ce qui n’est déjà pas si mal) l’on traverse ces heures vides ensemble, le monde de Perec et ma nostalgie de ce monde que je n’ai pas connu. En 1980, quand La Clotûre est paru, ce livre édité par souscription qui, dit-on, n’a pas trouvé les cent preneurs escomptés, j’ai treize ans. Je ne sais rien de Perec qui mourra deux ans plus tard dans une ville de banlieue proche de chez nous. Je voudrais rembobiner le film, comme on disait hier, retrouver mes treize mais en réalité augmentée, comme on dit aujourd’hui, une ado de 1980 qui connaîtrait Perec et, munie du papier de la souscription, réclamerait le livre à ses parents pour cadeau à noël. Est-ce que ça aurait changé ma vie? Je ne sais pas. Je n’aurais rien compris à ces étranges poèmes mais est-ce que je les comprends mieux quarante-trois ans plus tard? Plus sensible peut-être aux photographies, ces vieux immeubles murés, ces boutiques au rideau de fer définitivement tiré, les vitres brisées, les lettres peintes qui s’effacent. Nostalgie devant les villes en ruines, pas les antiques, celles dont la modernité passée touche à la mienne, douleur du temps qui s’effondre par pan comme un mur sous la poussée d’une tractopelle. Depuis l’enfance, la certitude d’être née juste après l’éboulement d’un monde. Inquiétude que je ne cesse de conjurer dans tout ce que j’écris.

Hier, réunion dans un lycée pour préparer avec les enseignantes deux ateliers d’écriture à venir. Nous parlons des élèves, engagéEs bon gré mal gré dans une formation professionnelle d’agentE de nettoyage et cheffFE d’équipe, souvent mal gré d’ailleurs, par défaut. Ces jeunes mal orientéEs, désorientéEs, auraient cette contrepartie: la certitude d’avoir un emploi, si cet argument pesait quand on a quinze ans. Le nettoyage, et sa partie plus glamour la stérilisation, sont des métiers sous tension. Boulots que peu acceptent car ils sont pénibles, mal payés, dévalorisés socialement. Pendant la pandémie, nous avions pris (un peu) conscience de l’importance des tâches effectuées par l’ensemble des employéEs chargéEs de l’entretien des locaux, de la gestion des déchets, puis nous avons vite oublié. Parmi les élèves de cette section professionnelle, qui ont au moins la chance de trouver dans ce lycée une équipe de profs à l’écoute, certainEs n’ont pas de titre de séjour. Des “sans papier”. Des élèves accueillis à l’école sans papier, c’est juste conforme aux droits des enfants, c’est le minimum. Mais les études professionnelles demandent de faire des stages. À l’hôpital, on prend des stagiaires mais avec papiers, obligatoirement. L’hôpital est le premier employeur mais ces élèves ne peuvent faire leur stage qu’ailleurs, où on ne regarde pas trop du côté des papiers. Pas à l’hôpital où iels sont presque certainEs de travailler plus tard si la préfecture le veut bien. Dans les grosses boite de nettoyage, c’est pareil, alors qu’on sait qu’ils emploient des sans papiers, ils ne prennent pas de stagiaires sans papier. Métier en tension, des promesses d’embauche, des dossiers qui satisfont aux critères mais pas de régularisation. On accueille au lycée, mais on empêche de faire des stages. Voici la réalité de ce que vivent les étrangers et étrangères dans ce pays. Il parait qu’aux prochaines élections, ça va voter à plus de trente pour cent pour un parti d’extrême droite xénophobe. Sur des mensonges, mais qu’importe la vérité, quand ce qui pèse c’est seulement le racisme.

Retour d’une semaine à Bordeaux. Belle rencontre samedi au Rocher de Palmer, et vernissage de l’exposition dans une lumière crépusculaire, presque dans le noir – étrange spectacle de visiteurs et visiteuses éclairant les photographies de Gilles avec la lampe de leur téléphone, c’est une expo à visiter en journée! Pendant la rencontre autour du livre À la rue, Leonard Velicu raconte l’expulsion d’un bidonville qui a eu lieu à Bordeaux l’avant-veille, sans respect des procédures donc dans l’illégalité ce qui est, malheureusement, la norme, comme le confirme Morgan Garcia. Aucun diagnostic social, les personnes concernées ne sont pas averties, la police tente d’éloigner les regards curieux des associatifs et des journalistes. Leonard insiste sur le rôle de la police dans le découragement des sympatisants et sympatisantes, les menaces, la dissuasion de la force. Nous étions une quarantaine, réunis un samedi de weekend de Pâques, pour parler des familles roms pauvres, étrangères, pour parler des bidonvilles, c’était donc un événement rare. Il y a un frémissement d’intérêt médiatique pour la situation des personnes en bidonvilles, salement expulsées en préparation des jeux olympiques. Quelques articles. Bon. On verra plus tard si ce qui intéresse c’est la pauvreté, l’accès au logement, l’anti-tsiganisme ou seulement les JO.

Exhumées du carnet de notes : cette vieille dame en imper léopard, col de fausse fourrure, passé sur un pull fuchsia assorti au béret, dans le jardin de sa grosse villa elle déplace des pots de fleurs à l’approche de l’hiver. Cette autre femme, la quarantaine, chevelure rousse épinglée en haut du crâne, change de maillot de bain en se cachant dans l’eau saumâtre de l’estuaire. Trois enfants armés de pistolets en plastique, tirent vers le ciel puis cherchent les petites billes jaunes retombées sur le sable mouillé. Couple qui s’embrasse, piercings identiques dans la cloison nasale, deux anneaux d’or. Leur place dans le texte, la trouver demain.

Étrange impression, débarquant dans Vincennes au sortir de la messe. L’Église déversait sur le parvis une flopée d’enfants en uniforme, jambes nues et bérets marine. Scouts catholiques qui s’égayaient parmi les adultes et leur curé, mitre et chasuble, penché vers l’ado à qui il parlait. Les parents, trentenaires satisfaits, s’attardaient à bavarder par petits groupes. Flottaient bannières à croix potencée, fleur de lys. C’était hier, c’était il y a cent ans dans une bonne ville de province. Il n’y a pas si longtemps, nous aurions regardé d’un oeil amusé cette scène assez ridicule. Plus maintenant. Le séparatisme que le pouvoir incrimine ici, se renforce là en toute sérénité. Ce désir fou de reculer dans le temps, d’imposer des principes dangereux parce qu’exclusifs, l’entre-soi le permet. Vincennes a toujours été bourgeois bien pensant me dit une amie rencontrée pas loin. Certes, mais en deux décennies on a monté d’un cran. La petite mixité sociale qui subsistait n’existe plus. La semaine, des domestiques racisées s’occupent des enfants, rentrent chez elles le soir, loin, en banlieue. Ce pays ressemble de plus en plus à ce que je peux m’imaginer d’un pays d’Amérique latine sous régime autoritaire. El pueblo unido jamás será vencido. Une chanson ne suffira pas, mais quoi?.

Ivry, un incendie ravage un bidonville, les habitantEs voient leurs cabanes et leurs affaires brûler. Antony, un feu se déclare dans des cabanes, il est maîtrisé par les pompiers qui autorisent la réinstallation. Quelques jours plus tard le maire fait expulser le bidonville, plusieurs centaines de personnes sont mises à la rue. Les pompiers diffusent une vidéo de leur intervention d’Ivry qui évoque un feu de constructions précaires sans dire un mot des personnes pour qui ces constructions étaient leur maison avec leurs biens dedans. Dans un article, un journaliste raconte l’expulsion à d’Antony, la surprise des associations et des 200 habitantEs dont 90 enfants sans abri du jour au lendemain. Il termine sur cette chute : “Le bidonville d’Antony était le dernier camp de roms des Hauts-de-Seine”. Et voilà le travail! C’est ainsi qu’on résorbe les bidonvilles, dans les Hauts-de-Seine comme ailleurs, par l’expulsion sans relogement autant de fois qu’il le faut jusqu’à disparition complète. Qui se soucie de ce que deviennent les familles? Personne. Qu’ils l’admettent ou non, il y a encore des gens convaincus de l’inégalité essentielle des humains. Au bas de l’échelle, unE Rom, unE PalestinienNE, unE GuinéenNE fuyant la misère sur une patera bondée, en haut de l’échelle, un mâle blanc fortuné. Au milieu une sorte de continuum flou ou chacunE évalue sa place, plutôt vers le haut. Mais non, il n’y a qu’un petit groupe de mâles blancs fortunés qui opprime l’ensemble des autres humains et humaines sans distinction. On entend peu parler des roms qui sont chassés, on entend un peu plus de protestations contre le massacre des palestiniens et palestiniennes, mais avec la même absence de résultats quant au changement de politique. C’est ainsi que les bouchers de la planète habituent les population à l’idée que des vies humainEs n’ont pas de valeur, qu’elles peuvent disparaître, être supprimées, que la vie humaine n’a pas de valeur en soi. Ici, ça commence, en silence, par l’effacement des Rroms. À qui le tout après?

Hier, à cause de diverses complications dues à une rechute de l’aîné moi qui le croyais miraculé, qui voulais tant croire qu’on pouvait s’en sortir comme ça sur un coup de hasard où pour une fois la pièce tombe du bon côté, mais les miracles sont dans les livres. Donc, pas le temps de faire les courses, rien au petit-déj. J’attrape yaourt sucre farine oeufs pour un gâteau. Ça m’a pris 10 minutes, les garçons auront de quoi se nourrir ce matin. Difficile de ne pas penser aux mères de Gaza, et à toutes celles qui reçoivent des bombes en guise de pain pour leurs enfants, femmes de ces pays où les hommes ont déclenché des guerres, où des hommes ont décidé qu’il n’y aurait rien ni aujourd’hui ni demain pour le petit-déjeuner, ou la notion même de petit-déjeuner n’a plus aucun sens. Dans un article, un chercheur interviewé parle de déni, nous serions dans le déni d’une probable extension de la guerre de Poutine contre l’Ukraine d’abord et puis après? Nous autres, qui cuisinons nos gâteaux pour nos fils déjà abîmés par la guerre sociale et économique que mènent en continu depuis des décennies les différents gouvernements libéraux dont on n’arrive pas à se débarrasser, dans le déni que ça pourrait être pire, qu’il faut se préparer au pire? Mais non, nous le savons.

Le fils en prépa, en colère. C’est la fin du parcours, le concours dans un mois tant mieux. Il va pouvoir passer à autre chose. Rentre en colère parce que les zéros pleuvent sur les copaines, l’un a demandé un mouchoir à un autre, l’une a encouragé l’autre à ne pas abandonner le concours blanc. Mais c’était demandé et dit pendant une épreuve alors zéro. Et le prof principal auquel les étudiantEs se plaignent : “mais quand est-ce que vous allez comprendre que ce qu’on vous demande c’est de fermer vos gueules?”. Les étudiantEs ont des gueules, iels seraient aviséEs de mordre. Mais iels encaissent la nouvelle humiliation, font dos rond. Le prof aux zéros rigole : je suis autoritaire, je suis fasciste. Façon de faire taire, bien connue, en ridiculisant les contestataires. Ben oui mon gars tu es fasciste, et si le mot te fait rire, pas nous. Tout ceci n’est pas le fait de mandarins barbons mais d’enseignants trentenaires en panique. Apparemment, je suis la seule à avoir écrit à la proviseure pour alerter sur l’ambiance pourrie et ces profs toxiques, sans mériter pour autant une réponse. Ah qu’il me tarde que ce vieux monde s’effondre enfin. Mais la réaction est forte, elle est au pouvoir, elle est organisée, elle est financée par ces hommes les plus riches du monde dont les médias s’émeuvent que le pire soit français. La réaction loge dans la tête de ces jeunes profs de prépa qui se croient de gauche, font lire Bourdieu comme le bréviaire mais ne sont ni croyants ni pratiquants. On pourrait se dire qu’ils n’ont rien compris, mais si, ils ont compris, très bien.

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