Au quotidien

Dans ce pays, quand une personne a une couleur de peau autre que blanche, un nom qui sonne autrement que le franchouillard, on lui demande fréquemment d’où iel vient, son pays, ses origines et autres circonstances qui intéressent celleux dont, plus que la curiosité pour l’autre, la question de l’identité est une fixette malsaine. En découvrant la ville de Lyon dimanche, sous le soleil cette belle ville illuminée m’a accueillie au mieux, Lyon où je mettais les pieds, plus qu’un transit en vitesse, pour la première fois en 56 ans, je me rappelais que mes deux parents y étaient néEs, qu’une partie de ma famille est donc de cette ville éloignée de la région parisienne de moins de 500 kms. Si avoir des grands-parents lyonnais se voyait sur la peau, on m’aurait demandé sûrement comment c’était à Lyon, les traditions et coutumes de mon pays d’origine, l’histoire de ma migration, etc. Je n’en aurais rien su, sinon ces quelques mots subsistants dans les paroles de ma grand-mère qui nous faisait parfois une bajacée de bugnes, ce qui était une grande quantité de beignets très sucrés.

Police partout hurle le pouvoir macroniste pensant ainsi se tirer du désastre électoral, tentant le rattrapage par le fond de culotte grâce à l’hameçon de l’ordre. Mais, comme dans les sables mouvants, plus on s’agite dans le marigot de la mauvaise politique, plus on s’enfonce. Les flics déboulant dans les universités, on ne voit ça que dans les dictatures. Chaque jour ou presque une nouvelle pièce ajoutée au puzzle, chacunE finira bien par reconnaître à quoi se conforme le gouvernement, au pouvoir autoritaire, à la privation des libertés individuelles, à la dictature. Quoi? On peut toujours dire que l’on n’est pas d’accord? Certains, certaines payent déjà leur liberté de pensée et d’expression. Quant à celleux qui ne sont pas encore passées à la moulinette de la répression qu’iels en profitent tant que le devenir biélorussien de ce pays n’est pas totalement verrouillé. Non, pas d’accord. Ni avec le soutien français à une politique israélienne colonisatrice et génocidaire, ni avec la politique européenne de non-accueil des exiléEs, ni avec l’enrôlement militariste des jeunes, ni avec la politique anti-sociale, ni rien. C’est tout l’inverse que l’on souhaite, pour soi-même et les autres. Et l’on est priées de sourire à la perspective des JO, de manifester son enthousiasme pour cet événement climaticide, entre autres calamités. L’impression, depuis des années, de tâtonner dans un labyrinthe sans trouver la sortie; on finit par se demander s’il y en a une, pas sûre qu’elle passe par les urnes.

Plus que le découragement, l’anxiété ou la colère, le sentiment qui prédomine, quand je questionne l’une ou l’autre sur sa vie du moment, est la tristesse. Tristesse qui dit l’impuissance dans laquelle nous nous trouvons à mettre fin aux situations insupportables, proches ou lointaines, dont nous sommes au moins témoins sinon partie prenante, impliquées d’une manière ou d’une autre. Tristesse devant l’impossibilité à rendre l’autre heureux avant de penser à soi-même, et les enfants surtout. Me reviennent en mémoire ces réflexions souvent citées de Deleuze sur l’intérêt des pouvoirs établis à nous communiquer des affects tristes diminuant notre puissance d’agir. Jamais, je crois, nous n’avons ressenti l’imposition de la tristesse à ce point critique. Importance de l’amitié, qui nous tire hors de nous-mêmes, hors de la solitude inhérente à la tristesse, l’amitié nous répète que nous ne sommes pas isolées mais reliées et que toutes nos tristesses mises ensemble ne font pas une montagne d’affects tristes mais peuvent être les prémisses du retour de la joie.

De passage à Marennes pour le vernissage de notre exposition À la rue, nous passons (jeudi dernier déjà) à la librairie Le Coureau. Belle librairie, bel accueil, ouvert et généreux. Et le soir, une rencontre était prévue avec Ixchel Delaporte pour son livre sur l’hôpital de Cadillac. J’y entraîne facilement Gilles, nous prenons place parmi une cinquantaine de personnes qui se tassent sous les regards ravis mais étonnés de l’autrice et de la libraire. Cadillac, la ville, son hôpital psychiatrique. L’enquête d’Ixchel Delaporte est passionnante et les questions qui fusent de la salle sont passionnées. C’est que voilà, ce fameux parent pauvre de la santé publique, la psychiatrie, concerne tout le monde. RéuniEs dans la librairie, il y a probablement des malades et d’ancienNEs malades, des proches de malades, des soignants, des soignantes, des membres des associations d’entraide, mêléEs aux habituéEs des lieux. Comme le dit Ixchel Delaporte dans son livre (Écoute les murs parler), la maladie psychique est tue; mais il suffit de se déclarer concernée et les langues se délient, chacunE est touchéE directement ou de pas beaucoup plus loin. Si l’on cherche ce qui, de l’une à l’autre, nous lie, malgré les différences, c’est peut-être la maladie psychique et ses conséquences qui longtemps se font sentir, traversent les générations, sont en fin de compte notre héritage commun. Pas d’argent pour les malades psychiques, pour la psychiatrie, mais des milliards pour les crimes de masse, les guerres, les exterminations. Nous sortons de cette rencontre comme toujours dans les occasions qui nous font prendre conscience que nous ne sommes pas seules, avec un regain de courage et de combativité.

Ayant échoué dans mes projets de formation et reconversion, dans mes tentatives de trouver un boulot plus intéressant, et sans aucun espoir de “vivre” de l’écriture, j’ai repris l’enseignement sous l’aspect des cours particuliers. Une sorte d’uber-prof courant d’un élève l’autre et payée à l’heure. Il me faut accumuler les heures pour que, associé à d’autres tâches parfois mieux rémunérées, le tout constitue une paie insuffisante mais qui me maintienne à flots. Vais-je pour autant reprendre mon poste de prof titulaire, mon traitement, mon statut de fonctionnaire d’état? Non. Il y a de nombreuses raisons à cela dont la plus flagrante est que je ne veux plus me placer sous la coupe de gouvernements dont les décisions me révulsent, accepter l’inacceptable contre la sécurité d’un niveau de vie garanti. Bien sûr, il y a de la résistance à l’intérieur de la grosse machine, mais elle s’épuise en épuisant, je suis trop vieille pour en avaler davantage. J’ai rejoint (provisoirement?) la cohorte des exploitéEs de l’uber-capitalisme, et je n’ai pas à me plaindre puisque je dispose d’un confort de logement que n’ont pas les autres travailleurs et travailleuses précaires. L’écriture avance moins vite, mais elle avance malgré tout. Alors, on continue.

On croit avoir affaire à l’imbécilité – c’est tellement gros – mais la bourgeoisie ne lâche jamais sa proie, surtout quand la dite proie n’ose plus montrer ses canines, branlantes à force de recevoir en pleine tête des coups de LBD. Le festival de n’importe quoi éducatif, auquel s’emploie vaillamment le chef du gouvernement, n’est pas seulement destiné à dévier une partie des votantEs de l’extrême droite officielle pour tenter de limiter le désastre électoral de l’extrême droite officieuse. C’est la perpétuation du séparatisme imposé par l’état aux quartiers populaires. Les dispositifs étiquetés éducation prioritaire, ou action éducative renforcée, ou autre périphrase du même tonneau, que l’état a fait accepter aux populations contre une illusion de moyens supplémentaires, se sont depuis longtemps retournés contre les élèves et les les personnels des établissements scolaires ainsi assujettis. Désertion des collèges du secteur, fuite vers le privé, sauve qui peut des familles les moins précaires qui se foutent bien de la prétendue mixité sociale tant vantée par celleux qui la regardent à la lorgnette depuis les collines verdoyantes du communautarisme grand bourgeois. Ne reste qu’à exhiber les enfants rivés dans la mouise comme autant d’individus dangereux et violents, les grands frères comme autant de terroristes et de trafiquants de drogue, les parents comme autant d’incapables et de fainéants profitant des aides sociales pour se la couler douce à la mosquée, et voilà comment on justifie le bouclage d’une société d’apartheid. Une réglementation spéciale pour les townships, le RN n’osait pas la proposer, c’est fait.

Ce week-end, je lis le premier paragraphe d’un article de Sud Ouest où l’on rapporte le meeting du RN à Royan en parlant de palais des congrès comble et de phénomène Bardella. Je lis hier un article de Mediapart où l’on fait le point sur la montée du vote RN en Charente-Maritime, les militants d’extrême droite n’ont pas même besoin de montrer leur tête ou d’afficher un programme, ça vote pour eux sans mouiller la chemise. C’est bien en Charente Martime, à Saint-Geroges-de-Didonne que notre exposition sur les familles roms à la rue à été interdite par le maire, la présentation du livre en médiathèque pareil. Pourtant c’est aussi dans ce département qu’à l’occasion d’une résidence d’écriture j’ai rencontré des hommes et des femmes engagées, bataillant pour l’égalité, pour le respect des droits et contre le racisme, contre la restriction des libertés individuelles. Je lis dans le deuxième article que le candidat RN  “affirme être « plutôt confiant pour [leur] candidat sur Marennes », la commune qui fait face à l’île d’Oléron, et assure n’avoir pas besoin de démarcher les gens pour constituer des listes dans les villages alentour”. Marennes, c’est dans cette ville que pour la troisième fois en Charente-Maritime nous montrerons les photographies de Gilles, nous parlerons des familles roms sans abri, de l’antitsiganisme, de l’égalité des droits. Je ne sais pas combien nous serons à l’inauguration vendredi 26 avril dans le bar associatif La Bigaille qui nous a proposé d’accueillir l’exposition refusée à Saint-Georges, mais je me dis que c’est vraiment là qu’il nous faut être.

Un habitué répond au boulanger qu’il n’a pas dormi, à cause de ce qui se passe. Il précise l’Iran, mais nous avions compris. Une boulangerie de quartier populaire où le choix de pâtisseries orientales s’est réduit depuis l’Aïd. Retour à la routine culinaire mais les inquiétudes n’étaient pas en suspens, et les insomnies persistantes à cause de tout ce qui se passe. Entre la folie génocidaire du gouvernement israélien, les crimes du hamas, les répliques des mollahs et leur détestation des femmes, le colonialisme russe, l’hubris des dirigeants de nos dites démocraties occidentales, leur misérable obstination à faire entrer leur nom dans l’histoire quitte à conduire au charnier des populations entières, les profits qui ne cessent de se s’accumuler dans les poches de quelques uns aux dépens de tous les autres, on en oublierait presque la catastrophe climatique, et l’extinction du vivant, et les famines, et ces pays du sud qui se vident de leur jeunesse sans espoir, et le crime de masse qu’est la politique migratoire européenne. Difficile de tenir une liste, on n’en aurait jamais fini. Hier, avec un auteur rencontré sur le salon de l’autre livre, nous nous imaginions écrire un “feel good book”, un de ces romans dont les lecteurices sortent réconciliées avec le monde. Nous tentons des bribes d’histoire mais très vite ça tourne à l’aigre, même quand tout se passe bien il reste cet indépassable, la culpabilité.

Prendre modèle sur le palmier nain qui mobilise toutes ses forces pour produire au printemps ces minuscules grappes de fruits jaunes, gros comme grain de poivre qui tombent puis sèchent sur le tapis. Ça n’a pas d’odeur, ce n’est pas joli à peine curieux, ce n’est pas spectaculaire du tout et ça ne produira pas de nouveau palmier nain faute de terre pour accueillir les graines. Mais, indifférent à toute autre considération que l’absolue nécessité, le palmier nain produit ses billes jaunes chaque année puis se repose, il me semble, avec la satisfaction du devoir accompli. Je me trompe, le palmier nain n’est pas un modèle mais un autre moi-même, seule change en nuance la couleur de nos fruits.

Nuit de sommeil depuis très longtemps, et du soleil au réveil. On pourrait se contenter de si peu, je m’en contente au moins pour l’heure qui suit, à moins que. Vivre avec un enfant malade est épuisant, même quand cet enfant n’en est plus un. Au bout de quatre ans, on a déjà essayé beaucoup de pistes, qui se sont révélées des cul-de-sac ou bien des sentiers praticables mais sablonneux qu’il faut accepter de parcourir à vitesse lente, et parfois la sente s’interrompt, il faut inventer autre chose pour traverser l’abîme qui s’est ré-ouvert comme une plaie dans ce qu’on croyait chemin de guérison, qui l’est peut-être après tout. La maladie psychique a ceci de particulier qu’elle agace. On a beau savoir, devant la récurrence des symptômes, l’usure qu’ils imposent aux personnes autour, on tombe soi-même dans le panneau du simplisme, la pédagogie du coup de pied au derrière: qu’il se bouge! qu’il se trouve un travail, un logement! Non, ça n’est pas ça. Je le sais. Du travail il en a un puisqu’il est peintre. Un logement il en a eu un. C’est la maladie du trois pas en avant, deux pas en arrière ou parfois quatre. Soi-même, lutter pour ne pas sortir trop altérée de cette période dont je crois encore qu’elle finira, qu’il y aura du mieux, que mon garçon trouvera un équilibre pour vivre avec ça puisque ça lui est tombé dessus, à lui. En sortir sans se détester soi-même de ce qu’on lui dit quand on n’en peut plus, que le mal qu’on ressent doit s’épancher par des mots mauvais qu’on regrette aussitôt mais dont on ne peut pas faire qu’ils n’aient pas été dits.

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