Des eaux et des rats

Du roman de Fred Deux, « La Gana », autobiographique, dont les pages m’accompagnent depuis que je les ai découvertes sur le tard, me reviennent aujourd’hui, comme une allégorie de ce que nous vivons, ces scènes stupéfiantes de l’envahissement du logement misérable où vivait la famille, dans une cave tout près de la Seine, par les eaux du fleuve en crue poussant devant elles des hordes de rats affolés, s’infiltrant parmi les habitantEs dans le même espoir de sauver leur peau de la noyade.

Subsiste dans ma mémoire de lectrice la peur de l’enfant, si bien transmise, son effroi de voir l’inondation se répandre dans la pièce étroite et la remplir, sa terreur des rats terrorisés. Scène récurrente dans ce roman de la misère qui est l’un des plus forts que j’ai pu lire, avec celui de Luc Dietrich, « L’apprentissage de la ville » et puis, je le dis, « Mort à crédit ».

J’y pense, à cette image du logement encavé envahi par les égouts et les rats, comme à une allégorie de ce que nous vivons sans pouvoir me l’expliquer de manière satisfaisante. Dans une allégorie, les éléments sont déchiffrables à l’aide de repères connus et nous savons que cette grande femme aux yeux bandés tenant une balance dans une main et brandissant un glaive de l’autre est bien sûr la justice impartiale. De même, je peux voir en l’enfant apeuré les jours de grosses pluies l’image des populations infantilisées, empêchées, privées des moyens de résister à la réduction de leurs libertés par les états de plus en plus autoritaires dans leur volonté de contrôle, paralysées par une économie néolibérale que rien ne peut freiner, et si les rats quittent le navire ça n’annonce rien de bon sur ce que nous allons bientôt prendre sur la tête, l’effondrement de la totalité du vivant par exemple. Mais je sais que cette lecture anecdotique du grand texte de Fred Deux est risible et ne dit rien de ce qu’il signifie profondément. Il faudrait sans doute que par l’introspection j’examine ce que ces scènes qui m’obsèdent me disent sur moi-même plutôt que d’y chercher ce qui n’y est pas, un symbole de la situation collective présente. Reste la sensation d’étouffement par l’eau croupie charriant les pires des déchets, et des cadavres aussi, sensation qui persiste au grand air glacial de l’hiver dans la nuit urbaine où se glissent les ouvriers vers la cheminée d’usine, le bar sordide.

Et ces années 1930 qui nous hantent parce que nous sentons que malgré le gouffre qui nous en sépare, elles se dressent devant nous comme l’avertissement fantomatique de ce qui nous menace et qui est bien réel.

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