L’invisible fêlure

– Pourquoi ? Puisque tu sais.

– C’est mon cerveau qui me dit que je sais pas.

Chez cette fillette que j’accompagne chaque jour à l’école pour la cinquième année, il y a, habilement dissimulée sous l’apparence de la plus complète « normalité », enfant identique jusque dans sa différence à n’importe quelle autre écolière du même âge, – comme un verre ressemble à un autre verre jusqu’à ce que vous vous saisissiez d’un couteau et le frappant légèrement pour en tirer le son cristallin attendu vous vous aperceviez qu’il rend un bruit mat sans y déceler pourtant la moindre fissure, trop fine pour être visible à l’œil nu – une fêlure qui l’empêche d’être pleinement qui elle est.

Je tente de me représenter cet insaisissable à l’aide de comparaisons, de métaphores qui voilent plus encore qu’elles n’éclairent mais sans lesquelles il m’est impossible de me figurer tant d’énigme. Je la regarde évoluer dans un environnement pour elle obscur, d’une obscurité qui paralyse parce qu’elle la plonge dans un doute sans fond sur ce qu’elle voit, sur ce qu’elle sent, sur ce qu’elle entend et comprend, avec une faculté intermittente, partielle et toujours remise en cause, à dissiper la brume qui l’entoure, cette couche épaisse d’implicite brouillant suffisamment son accès au monde, la mettant suffisamment à distance, pour qu’elle se pense elle-même à l’origine de la séparation.

Son cerveau lui dit qu’elle ne sait pas, son cerveau lui dit qu’elle ne peut pas, et elle va parmi les autres mais avec ce décalage qui est un gouffre ou comme si des parois invisibles se dressaient autour d’elle, partout, tout le temps.

Nous bavardons sur le chemin de l’école profitant de ces quelques minutes pour accorder nos repères, vérifiant un matin après l’autre que nous sommes bien contemporaines d’un monde que nous avons en commun et en partage, les noms, les dates, les moments, les lieux, et ce corbeau qui est sur l’arbre perché pour elle comme il l’est aussi pour moi, le même avec cet incroyable fromage dans le bec, que l’on peut compter sur lui comme sur le renard rusé en tant que rocs solides sur lesquels poser le pied pour se hisser un peu plus haut sur la paroi si lisse de tout ce qu’il faut savoir pour prendre prise sur sa vie. Elle disparaît dans la cour de l’école, se retournant pour me lancer un sourire avec cette inépuisable gentillesse qu’elle a, après avoir vérifié puisqu’il faut encore dissiper l’hésitation que le « week-end » où l’on se verra sans doute c’est bien les jours que l’on appelle samedi et dimanche et donc qu’il faut attendre.

Et je reste avec ma grande colère dedans, ma fêlure à moi, impuissante colère puisque ces traumatismes répétés à travers l’histoire, de génération en génération jusqu’à la sienne et jusque dans sa vie-même, ces violences physiques et morales subies par celleux de sa communauté, par les siens et par elle aussi dès avant sa naissance, je ne peux faire qu’elles n’aient pas été, je ne peux pas les effacer. Ensemble, nous construisons des ponts labiles qui s’effondrent mais que nous relevons, inlassablement.

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Thème : Overlay par Kaira.