L’homme qui crie dans la nuit

Il y a, dans le trou noir de l’insomnie, un homme qui crie dans la nuit. Tout est noir, tout est silence aux heures mortes. Soudain l’homme crie dans la nuit. Un hurlement né des entrailles, expulsé avec force de solitude et de désespoir dans les rues vidées par la nuit. Les muscles du ventre se contractent jusqu’à la douleur, l’air écorche l’œsophage, la gorge, la bouche s’ouvre sur l’abîme à s’en décrocher la mâchoire. On s’en fait une idée par le tableau de Munch, inévitablement.

Trois ou quatre cris. La nuit se referme comme de l’eau, quelques ondes clapotent dans le crâne puis le silence se fige en graisse froide. Je ne sais pas ce que fait l’homme qui a crié dans la nuit au moment où c’est fini, où il ne peut pas donner plus. S’il s’en va, s’il reste, s’il s’assoit sur le trottoir, s’il se tape la tête contre les murs des immeubles endormis. Le tableau de Munch n’en dit rien pour s’en faire une représentation. L’homme qui crie dans la nuit est une femme, rarement. Au cœur de l’insomnie, fenêtres ouvertes, il y a des disputes, deux voix se répondent, s’envoient des ordures au carrefour, sous les lampadaires, mais ce n’est pas pareil que l’homme qui crie dans la nuit. En plein jour, dans la cour de l’école, parmi le vacarme de la récréation, il y a un enfant qui crie. Autour de lui ça cavale, ça se court après, ça s’interpelle et s’amuse. Immobile au milieu des autres, le petit pousse un long hurlement très aigu. Son cri ne dérange pas les jeux, c’est comme si personne ne l’entendait. Est-ce que l’homme qui crie dans la nuit, criait enfant dans la cour de l’école ? Est-ce le même cri qui hante l’un ou l’autre au hasard de ses incarnations ? Puisqu’il y a toujours quelqu’un qui crie quelque part. Et que l’on n’entend pas, même la nuit.

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Thème : Overlay par Kaira.