Crier les hirondelles

Tâtonner dans la pénombre, sur une bande d’étroite terre qui sépare deux gouffres. Elle se craquelle, s’effrite sous mes pas et je sais que la question n’est pas si je vais tomber, mais quand. Ou bien suis-je déjà entraînée dans la chute, c’est même certain, mais jusque-là tout va bien, jusqu’à l’atterrissage. J’ai beau pédaler dans le vide pour reculer l’instant fatal du choc, il aura lieu à moins qu’un dieu antique mais clément prenne pitié de moi et, couvrant mes membres d’un plumage soyeux, me transforme en hirondelle.

Elles tournent en vol groupé par-dessus les immeubles, poussant dans la clarté du matin leur cri aigu, dont je ne sais s’il m’évoque la joie ou la souffrance. J’ouvre grand ma fenêtre au sortir d’une nuit compliquée, je les regarde planer très haut, s’entrecroiser, petites cornes noires et légères dans la profondeur de l’air. De trois coups d’ailes vifs elles s’élancent en girant selon l’évolution de la nuée invisible d’insectes dont elles font leur repas. Les hirondelles s’éloignent quand tout est dévoré, ne laissant dans le ciel déserté que la trace de leur plainte. J’ai près de mon lit depuis l’âge de vingt ans, le dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, dont les pages ont jauni, se sont pour certaines détachées de la reliure. Je le consulte toujours, voulant comprendre pourquoi tel ou tel animal, forme ou personnage me vient soudain à l’esprit contre tant d’autres possibles. À la fin de l’article consacré à l’oiseau annonciateur du printemps, je lis que « pour les Persans, le gazouillement de l’hirondelle sépare les voisins et les camarades ; elle signifie solitude, émigration, séparation, sans doute à cause de sa nature d’oiseau migrateur », ajoute le rédacteur avant de citer sa source (La naissance du monde selon l’Islam, 1959). Ce vol d’hirondelles – je les entends crier tandis que j’écris sur ma machine – est un phénomène nouveau : les années précédentes, nous avions les moustiques. Quelle séparation viennent-elles de si loin symboliser ? Il ne s’agit pas pour moi de quitter un voisin ou un ami, je me crois encore à l’abri de l’émigration qui jette tant d’humainEs dans la détresse ou les conduit à la mort alors que le voyage devrait être chance de découvertes et de rencontres, richesses partagées, splendeurs. Mais notre monde racorni n’offre à l’étrangère que l’amertume de l’onde et des larmes. Les hirondelles crient, planent en tournant sans cesse au-dessus des immeubles, elles ne connaissent pas le poids de la terre sous leur pattes. Elles sont venues me parler de mon fils, allant, le pas trébuchant, sur son propre sentier tendu comme une lame. Puisse un dieu antique et clément lui donner des ailes qui ne soient pas de cire.

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Thème : Overlay par Kaira.