Au journal, l’enfer

Rien à saisir, rien à détacher de l’abîme: pas de prise sur le lissé du visage. Même regard automatique, mêmes mimiques au millimètre près, l’intonation formatée, les mots précisément employés pour vider le langage de toute chair. Il apparaît puis disparaît sur l’écran, remplacé par son exact semblable au sourire de communiquant, un coin de la bouche relevé pour la touche mutine. L’apocalypse, tu ne l’utilises pas parce qu’elle est religieuse. Tu crois ce monde sans dieux. La fin de notre temps, tu l’envisages sur ces figures de cire molle aux souliers pointus qui présentent le vingt heures. Bienvenue dans votre journal, Monsieur Déloyal t’accueille en enfer.

L’enfer ici n’est pas les forêts incendiées, la terre qui glisse, avale les villages et leurs habitantEs, l’océan couvert de plastique, la fonte des glaciers qu’on disait éternels, les inondations. Ce n’est pas la maladie ravageuse avec la faim des enfants, l’exil meurtrier, la disparition des espèces, les guerres toujours recommencées, la dictature sous des formes différentes mais modèle unique des gouvernements, l’exploitation avec profit de la sueur et du sang, les machines s’insinuant jusque dans nos intimités. Pas ce que l’humain invente pour détruire l’humain et toute vie vivante. L’enfer c’est toi-même, ton reflet dans ce miroir du vingt heures : regarde, regarde-toi à travers ces braves gens qui travaillent comme toi, consomment comme toi, naissent puis meurent et comparent les promos en attendant, attention aux arnaques. Combien d’argent, combien d’énergie, combien de ressources naturelles gaspillées, combien de personnes spoliées, maltraitées, exploitées, pour produire ce vide absolu qu’est le journal de vingt heures ?

Il y a longtemps que tu as éteint la télé, mais l’enfer tu ne peux pas le dézinguer d’un clic, tu t’en détournes mais tu sais qu’il est là, partout, dans cette contemplation de toi-même qui t’es donnée comme unique horizon et les images de quelques milliardaires tout de même parce qu’il faut bien rêver, de quelques ennemis désignés parce qu’il faut bien haïr. Paroles éviscérées, art aseptisé, ce qui marche en ce moment et toi combien tu coûtes, combien tu rapportes ? Ta réduction au néant des échanges commerciaux, aux flatteries et bassesses du grand marché. L’enfer c’est la profonde détestation de toi-même, ce dégoût que les mensonges retournent contre toi, ton aspiration au néant quand toute vérité t’est interdite. Tu t’es construit une bulle de survie, tes amours, tes amis, tes solidarités et tes admirations, ton écriture et ta bibliothèque. Mais sur les parois fragiles, ça cogne fort et tu sais des lézardes. Jusqu’à quand tiendra ta résistance ?

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Thème : Overlay par Kaira.