22 juin

Ulysse et moi le 22 juin 2004, Tours.

J’avais téléphoné. Demandé à qui de droit que mes épreuves d’admission, je les passe avant. Une semaine ou deux avant les jours que m’avait attribués le tirage au sort. C’était prudent compte tenu de la date présumée de mon accouchement. Pas de dérogation, m’avait-on répondu. D’ailleurs, une autre était enceinte, avait fait la même demande, essuyé le même refus. Par respect de l’égalité de traitement des candidats, les candidates en fin de grossesse devaient choisir : abandonner le concours ou le terminer comme tout le monde, sans aménagement. Une question planait dans le court échange téléphonique avec cette personne de la maison des examen, la question de ma responsabilité. Je passais le CAPES de lettres modernes, mais compter jusqu’à neuf, je savais ? Le ton de la voix. Il aurait suffit de bien calculer, de planifier, de reporter l’un ou l’autre projet, ne pas se mettre dans le pétrin. Je ne sais plus si c’était un homme ou une femme. Ça ne comptait pas.

Pas question de recommencer une année à potasser le programme tout en donnant mes cours au collège, avec aussi ce petit qui allait naître. J’ai pris le train pour Tours. Dans le wagon le ventre me tirait, mais il fallait tenir, encore deux jours. J’ai expliqué au bébé : deux jours. C’était important pour moi, pour nous. Je sais qu’il a compris.

Je n’ai jamais douté : tu as parfaitement compris la situation et tu as tenu deux jours.

Je ne connaissais pas Tours où se déroulaient les épreuves d’admission. J’ai cherché l’hôtel pas loin de la gare. La fenêtre de la chambre donnait sur la banlieue. Une chambre d’hôtel ordinaire, dans les tons gris bleu. Des oraux d’admission, je ne me souviens pas des deux premiers. Aucune trace dans ma mémoire de ce que l’on m’a demandé la première journée. Toute mon énergie et ma concentration étaient mobilisées sur ça : tenir deux jours. J’ai fait le reste par automatisme.

J’étais en connexion permanente avec toi. Pour tenir, il fallait être deux. Nous étions ensemble.

Le matin du deuxième jour, des contractions m’ont réveillée tôt. Perte du bouchon muqueux. J’étais convoquée en fin de matinée pour la dernière épreuve. Je me recouche, respire calmement, les contractions s’apaisent. Je me rendors. Le self du petit-déjeuner, plein de touristes allemands qui s’envoient des assiettes de charcuterie avec leur café : je m’assois dans un coin. Un jeune couple me repère, me demande ce que je veux et me l’apporte. Tenir jusqu’en fin de matinée, passer l’oral et se permettre enfin d’accoucher.

C’est long. Trois heures de préparation d’une explication de texte sur Clément Marot et ses rimes équivoquées. Tenir. Je comprends que je suis déplacée par les regards que l’on porte sur moi dans la salle, une bibliothèque. Le surveillant se penche tous les quart d’heure : ça va ? Est-ce que je peux passer plus vite ? Non, bien sûr.

Il faut monter à l’étage. Je vais doucement dans l’escalier, accompagnée par le surveillant qui s’inquiète. J’entre. Le jury se compose de trois ou quatre hommes alignés devant lesquels j’explique la Petite épistre au Roy, en tentant de dissimuler le fait indiscutable des contractions de plus en plus rapprochées et fortes.

Tu es né à la maternité de Tours, dans la troisième heure du jour d’après. La première image que j’ai de toi, c’est ton petit poing dressé en sortant de mon ventre. Notre histoire particulière, elle parle aussi de la condition des femmes dans une société régie par les hommes. Être enceinte, accoucher, ce « problème » de femmes n’est pas prévu dans les textes qui organisent les concours. C’est à part, séparé. Ça se passe dans un tout autre lieu.

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Thème : Overlay par Kaira.