Accélération

J’ai souvent ce désir de lenteur, d’étirement du temps. Sentir, physiquement, les minutes passer mais pas comme l’enfant ennuyé écoutait autrefois s’écouler les secondes par le tic-tac de l’horloge les après-midis pluvieux. Éprouver le plein du temps et non le vide de l’être abandonné à lui-même. Trouver une maison à l’écart, une chambre sous le toit avec une lucarne donnant sur les ramures d’un grand arbre et occuper mes journées à observer les infimes modifications de la nature. La naissance du printemps. Les premiers assauts de l’automne. L’hiver immobile.

J’ai vécu il y a trente ans dans un studio au dernier étage. Sous le velux, allongée sur le lit, je regardais le ciel, les glissades des nuages au-dessus des immeubles, leurs formes qui se modifiaient avec la lumière changeante. J’étais étudiante et la contemplation paisible de ce fragment de ciel m’aidait à réfléchir à ce que je lisais, à ce que j’écrivais : la sensation du temps, je l’avais alors intimement liée aux questionnements qui étaient les miens en ces années de non-pesante solitude. La nuit venue, le velux éclairé par la lampe reflétait l’intérieur de la pièce. Je me tournais dans l’autre sens et, lassée de lecture, allumait quelquefois la télé. À cette époque, on n’y voyait pas Le Pen ou rarement, les journalistes s’accordant pour ne pas l’inviter à étaler devant un public captif sa propagande nauséabonde. Quarante-cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’était encore hier la collaboration, la Shoah. Et puis il y avait eu la décolonisation, la guerre d’Algérie dans laquelle le chef du parti d’extrême-droite était salement impliqué. Nous vivions alors parmi l’histoire du vieux siècle, dans ses brumes amères, et l’actualité résonnait avec le passé. Nous étions des personnes historicisées même si nous n’étions pas toustes politiséEs parce que nous étions les proches descendantEs de ceux et celles qui avaient vécu les conflits mondiaux, et les enfants de la guerre froide. Nos parents avaient eu la vingtaine en 68. Alors, le nationalisme était une doctrine dont nous percevions pleinement les dangers, malheureusement pas morte mais ringarde. Notre regard cherchait à s’élargir sur le monde, à englober l’ailleurs dans notre ici, l’autre avec nous et nous nous y sentions encouragés par les exemples de celleux qui s’étaient engagéEs du bon côté de l’histoire. Nous nous sentions ancréEs, et non flottant comme aujourd’hui dans une période sans amarres où tout et surtout le pire devient possible. Quelque chose d’important s’est perdu dans notre rapport au temps.

Donc, on nous ressort la vomitive bimbeloterie, la Marianne, le drapeau, la Marseillaise, le tricolore brandi sur la totalité de l’échiquier politique où les partis tentent de pousser leurs petits pions. L’ordre policier, la priorité nationale, le goût des frontières et des prisons pour les sans-papiers. L’espace autour de nous se ratatine, l’heure est à la mesquinerie de l’entre-soi et au repli identitaire et égoïste. On s’oublie dans la consommation. Dans les têtes ça manque d’oxygène, d’air du large, ça manque de cœur et de hauteur : on passe à côté de ce qui fera l’histoire de ce siècle, avec indifférence et une moue de dépit. Pas toustes, bien sûr, mais ce peu, ça ne console rien.

On étouffe. À la veille d’une élection, il est de mise d’envoyer les gendarmes taper sur les jeunes qui font de la musique, leur lancer les grenades dont on sait qu’elle peuvent blesser, tuer. On considère comme électoralement porteur de mutiler un homme de 22 ans parce qu’il voulait danser en mémoire d’un autre jeune, noyé il y a deux ans dans des conditions semblables, parce qu’il aimait la fête. L’accélération de la montée du fascisme avec les facilités décuplées de notre hyper-connexion, nous l’annonçons depuis tant d’années sans réussir à la freiner. Elle est là.

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Thème : Overlay par Kaira.