De nos fils vingtenaires

De nos fils vingtenaires, ballottés sur l’effiloche d’amer entre les plages dorées de l’enfance et l’océan incertain de leur existence d’adulte, de nos garçons chahutés par toutes les pressions de cette société que nous n’avons pas su leur construire accueillante, ouverte, digne de recevoir la grandeur de leur être particulier, nous ne savons quoi dire ni quoi penser. Ils sont notre opacité, nos espoirs roulés au creux des lames de l’acrasie et du risquer la perte, toujours au bord du plongeon dans l’abîme.

Passage périlleux, la vingtaine, pas seulement pour cette génération puisque Nizan l’écrivait déjà en 1931, pas le plus bel âge que celui de la conscience qui se précise et se forge en vomissement de la médiocrité, en haine de la petitesse et des carrières, en rejet d’un monde vicié parce que fondamentalement bourgeois. Refuser de participer au jeu grossier des grimaces où tout est à perdre l’âme. La vie tel un piège claquant ses mâchoires sur la patte du gibier qui se croyait libre, à qui l’on a fait miroiter tant de possibilités qui s’évanouissent l’une après l’autre comme crèvent les bulles de savon. Brûler ses vaisseaux pour échapper au naufrage : il faut toujours être ivre, le poète pris au mot. Tant de métaphores pour ne pas dire l’insaisissable.

À nos fils vingtenaires, errants magnifiques en zone d’âpreté et de rudesse, nous ne savons plus parler. Nos bouches se ferment sur les mots de clarté dont nous étions prolixes quand nous avions le pouvoir de tout expliquer, quand les mystères du réel s’éclairaient en ouvrant les livres simples que l’on lit aux enfants. Nous faisons face à nos si vite grandis, à leur colère et à leur peur, à leurs désirs, leurs lâchers prise, à leur refus entier de nous ressembler. Mains désertes mais cœur plein, nous les regardons divaguer en cherchant leur chemin et nous tentons de dompter notre propre colère, nos peurs devant ces hommes de chair et de pensée dont nous portons la responsabilité de leur être au monde.

S’ouvrir des voies nouvelles sans nous et contre nous, nous leur souhaitons ça : la révolution que nous n’avons pas nourrie, que nous avons laissée s’anémier au point de n’être plus que vague formule luisant à peine comme tisons refroidis par l’éternel hiver. Nous leur souhaitons d’appareiller au large, de rompre leurs amarres, de nous oublier pour mieux se souvenir de nous quelquefois. S’échapper de la boite puisqu’il y a un ailleurs, absolument un ailleurs.

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Thème : Overlay par Kaira.