Mots et morts

Réveillée avant deux heures, embarquement pour l’insomnie. Un groupe de fêtards hurle dans la rue, quelque part on lance des pétards, des feux d’artifice. Première nuit fenêtre entrouverte sur l’été qui vient. Dent qui saigne goût de fer dans la bouche. J’attrape le téléphone. Mon fil d’actualité alterne publicités pour de nouveaux livres et décomptes des mortEs.

Quarante-six, quarante-sept, quarante-huit, dans leurs foyers des femmes succombent sous les balles tirées par des hommes qui préfèrent les tuer que d’être quittés. La population armée, on croyait que c’était l’Amérique mais ici les fusils c’est pour la chasse, sangliers, lièvres, canards et pour abattre les femmes qui veulent partir.

De jeunes hommes meurent sur les frontières qu’ils osent traverser. Les semelles de vent sont réservées aux poètes d’antan. Aujourd’hui, la terre n’est vaste que pour ceux qui ont l’argent, les pauvres trouvent la mort, engloutis par les eaux dans le voyage d’exil. Ils sont des fils, des frères, des pères peut-être, des copains sûrement, des promesses de vie bouillonnante ou tranquille. Ils ont un visage et un nom dont peu se soucient. L’histoire retiendra que nous savions tout des bateaux en dérive, des camps, des sévices, des cadavres, des reconduites aux frontières mortelles mais que nous n’avons pas su arrêter le massacre.

La violence, ordinaire, banale, quotidienne, s’impose comme une évidence des rapports entre humains. Au travail, dans la rue, à la maison. Elle est dans la langue du pouvoir et dans ses actes, dans le business de la communication, le marketing politique. C’est qu’il faut nous séduire alors on nous promet des flics, de la surveillance et du contrôle, de la schlague pour l’étranger, pour l’anarchiste, ces promesses-là seront tenues. À celleux qui nous gouvernent nous n’aurions jamais confié la moindre de nos babioles mais nous leur donnons le pays, notre avenir avec et nos enfants désespéréEs. Il paraît que ça pourrait être pire : détournements d’avion, arrestations politiques, tortures, geôles et disparus qui réapparaissent corps gonflés flottant sur le fleuve. Ouf, le cauchemar de la dictature est ailleurs.

Ici, l’ambiance est à la fête. Retour des chaleurs et des ballons de rosé sur les terrasses des bistrots. Malséant, vulgaire : jeter le crime et la charogne dans la légèreté du jour. Et puis à quoi bon, puisqu’on n’y peut rien faire.

Et nous restons confusEs, portant en nous le souvenir des communeux, des communeuses qui se sont dresséEs contre l’horreur de l’ordre bourgeois qui n’en a pas fini de nous faire rendre gorge, avec nos livres chéris, nos mots comme des glas de verre qui sonnent la nuit sans oreille, et une poignée d’amiEs.

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Thème : Overlay par Kaira.