Opportunité

Il faut la saisir, dit-on, dans ce langage managérial imposé qui fait de chacune de nous sa propre exploiteuse. Aux aguets de la facétieuse qui montre le bout de son nez quand tu as le tien tourné vers les nuages : il faut être attentive, prête à te jeter sur l’opportunité et non seulement l’empoigner par les cornes mais en profiter. Profiteuse d’opportunité à stipuler sur ton CV et gare à toi si tu la laisses filer : la carrière de ratée est vaste et profonde comme un tombeau très peuplé, c’est la fosse commune de toutes celles qui n’ont pas su saisir l’opportunité et restent au bord, à regarder les gagneuses se pavaner sur les champs élysées de la réussite sociale. Gloire aux opportunistes.

Que les opportunités soient à chaque fois de belles arnaques n’aura échappé à personne. Qu’importe l’exploitation réelle pourvu que le parfum du succès flotte autour de soi quelques minutes seulement, rien qu’un instant de bonheur quand l’opportunité te chatouille l’oreille et que d’une main habile tu la décroches comme enfant la queue du Mickey. Tourner en rond, en saisissant contre toutes les autres menottes tendues, l’opportunité qui remet un sou dans la machine et c’est reparti pour un tour, gratis.

Et quand lestée de plusieurs dizaines d’années qui font un demi-siècle tu te repasses le film de ta vie, il faut faire le bilan comptable des opportunités que tu as laissées s’échapper, et ça doit en faire un max pour que tu en sois encore là, ton poignet dépourvu de la moindre Rolex bas de gamme et sans aucune médaille à épingler à ta camisole avec tes mains vides comme tes poches et juste un peu de papier noirci d’encre à poser sur l’étagère aux bouquins.

Tiens, voilà une belle opportunité, à l’aube de la trentaine. Je fus stagiaire, comme beaucoup à cet âge ingrat de la jeunesse prolongée d’aujourd’hui, dans la grande boite d’armement où l’on concocte de merveilleux missiles dont l’un porte le doux nom homérique, je me souviens, de Polyphème parce que ce missile-là, voyez-vous, ouvre l’œil et le bon pour aller frapper comme il convient nos ennemis de la patrie. J’ignore s’il est encore en service ni combien d’enfants il a tué. Uniquement défensif, m’a-t-on précisé au moment du tour de visite, cela va de soi. C’est la curiosité, je crois, qui m’a poussée à saisir l’opportunité de ce séjour en ces lieux exotiques et pour tout dire hostiles malgré le bon accueil. J’aurais pu y rester, chez les fabricants de morts. Aux ressources humaines. Mais j’ai laissé filer une si pétaradante opportunité, l’ascension sociale, la montre bling-bling et le respect de mes voisins.

J’ai fait prof en banlieue. Loseuse.

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Thème : Overlay par Kaira.