Devenir mouton

«Si Zeus vous en laissait le choix, en quoi accepteriez-vous d’être métamorphosé ?» «En mouton pour perdre la conscience du monde, répond l’enfant qui écrit.»

Onze ans, l’esprit vif, mobile, l’énonciation précise : devenir mouton, abdiquer sa propre conscience. Il y aurait à creuser sur ce que recèle la conscience d’un mouton, mais ce n’est pas le sujet. L’enfant ajoute ceci : il espère que quelqu’un saura le protéger des prédateurs et surtout des humains.

Il n’écrit pas bélier, mâle instinctif et puissant. Ni l’agneau sacrificiel de l’éphémère victoire de la vie sur la mort. Mais le mouton divagant au-dessus des pâquerettes, rasant la prairie, annuellement tondu jusqu’à sa rencontre fatale avec le couteau d’un boucher. Une vie réduite à exister seulement, un être domestique, passif, exempt de toute vanité, de tout orgueil : une sagesse d’un autre temps habite cet enfant. Un hippie.

Je la comprends, la renonciation à la conscience, mais sa revendication me surprend et m’attriste chez l’enfant. Qu’est-ce qui fait l’intérêt de la vie sinon cette conscience-même, ce cadeau maudit qui nous est fait de la pensée ? Et les joies de sa confrontation avec celle des autres.

Des enfants, j’en vois beaucoup. Je les perçois aussi comme des images de ce que nous sommes, des miroirs aux reflets d’une infinie netteté. Ainsi, nous aurions vidé ce monde de tout plaisir à penser puis agir. Nous n’aurions laissé que des plaies : les souffrances de la condition humaine qu’il faut oublier avec, pour uniques soutiens, les dérivatifs imbéciles de la consommation ? Mieux vaut se métamorphoser en mouton que d’être conscient de ce néant qu’est l’humain dans la société de la marchandise, prison inébranlable malgré tous les coups portés. Des empêchements de réfléchir, de se projeter ailleurs que dans la matérialité d’une survie à la petite semaine, de mettre le monde tel qu’il est en question, de se révolter, des empêchements de devenir autre chose qu’un rouage de la machine, dominant ou dominé. L’appauvrissement du langage. L’échange d’insultes en guise de débat. La popularité pour toute ambition. Et l’argent, l’argent, l’argent. Fuir ce monde, à toutes pattes.

– Quand tu seras mouton, comment tu écriras tes poèmes ?, je demande à l’enfant poète.

– Je n’en n’aurais plus besoin.

Évidemment. Encore une de mes questions absurdes.

Share with:

Thème : Overlay par Kaira.