Jaune et Jordan B.

Entre nos deux regards, la vitre où coulent des traînées de pluie. Le mien puisque par amour je suis dans le 72, assise à l’arrière du bus qui glisse de la porte de Saint-Cloud dans l’avenue de Versailles et stoppe au feu. Je tourne la tête vers l’affiche détrempée qu’un coup de brosse à encoller a plaqué sur l’armoire électrique. Le sien sombre, fixe, de papier mouillé dans un visage sans sourire, cheveux ras, le buste légèrement de biais, le costume civil à la froideur militaire, le regard de Jordan B. Je l’apprends par un slogan, le nom est écrit à l’intention des électeurs, des électrices amatrices du mot sécurité et de son monde. Le bus repart et je porte en moi mon amour blessé par le regard imprimé de Jordan B.

Le ciel est lourd. Je sais qu’à Paris la police réprime une manifestation de soutien aux Palestiniens mais le fleuve indifférent charrie ses eaux d’argent, épaisses à couper au couteau, avec le souvenir des corps des manifestants Algériens qui périrent jetés dedans par la même police.

Renouvelée, cette promesse de sang et de mains propres, la sécurité des charniers. On passe Radio France où l’on diffuse en direct et en différé les paroles de Jordan B. Ailleurs, le pouvoir fait tirer à balles réelles sur les peuples qui descendent dans la rue songe le regard sans affect de Jordan B.

Le pont Mirabeau par-dessus la Seine et le bus dévié change de rive. On longe les gratte-ciel de Beaugrenelle, les pattes énormes de la tour Eiffel empêtrées d’échafaudages dans leur enclos vitré. Peu de passants au cœur de la ville-musée rincée par l’averse. Le bus retrouve son trajet rive droite, je vois de l’autre côté les cinq bulbes de Poutine, aveugles et muets sous les nuages qui vont crever. Dépassent de la ligne des toits tous les clochers de religions, d’armées ou de justice aux dorures coupables, la ville a la beauté complice de combien de crimes.

Dans ce plomb général que le bus entaille d’ouest en est, pointent des couleurs, éclairs fugaces. Les losanges jaunes sur les arches des vieux ponts, jaunes aussi les balises de chantier et le coupe-vent d’une femme à vélo, un marquage au sol. Une enfant noire, son visage sérieux au fond de la capuche de son ciré jaune.

Un parapluie rouge se gonfle dans le vent. Les marronniers agitent le vert tendre de leur feuillage neuf. Le noir des veines pulse sous la peau de nos corps étrillés mais puissants encore, résistants de leurs muscles, de leurs nerfs, de leur volonté tendue contre cela brun qui s’annonce. Aux cris silencieux de vive la mort répondre par l’être-là de nos corps vivants.

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Thème : Overlay par Kaira.